Auteur : Geneviève Canivenc

Camille et le lutin lunettes à Faîtes l'énergie Quimper 2014

Les Expériences spectaculaires du lutin lunettes

Si le lutin lunettes donne à penser sans avoir l’air d’y toucher, c’est sans doute parce que son créateur l’a nourri d’une philosophie bien à lui.

J’ai découvert le lutin lunettes aka Pascal Lascrompe à l’occasion des journées grand public de Faîtes l’énergie, le festival quimpérois de la transition énergétique. Il y présentait les Expériences spectaculaires, qui met en scène les questionnements d’Orphise, fils d’Orphucius, comte d’Orphée, de la planète Orphèse du nuage d’Oort, arrivé sur terre sur le dos d’une comète.

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« Hmm, ça sent l’intelligence par ici. »

Quand il était petit, Orphise voulait impressionner son père. C’est ainsi qu’il a commencé à essayer de comprendre, en le regardant cuisiner, comment le blanc d’œuf gluant pouvait devenir ferme.

« Le lutin lunettes est un spécialiste des sciences amusantes. Les notions que j’aborde dans le spectacle relèvent de la physique et de la chimie, mais on s’en fiche. L’important, c’est que nous essayons d’observer le monde et de le comprendre. Plus important encore, on ne rate jamais. Il se trouve que par moments, le résultat des expériences n’est pas celui que l’on attendait. »

lutinlunettes5Pascal Lascrompe, auteur et interprète du spectacle, s’est lancé dans ce nouveau personnage en juillet 2010 avec le soutien du programme Réussite éducative (Rennes) et du collectif ABBP35. Il a créé à cette occasion la Compagnie du nuage d’Oort.

« Je suis comédien, sorti du conservatoire de Rennes en 2003, à la fois fan d’astronomie et de science-fiction. J’ai rencontré les Petits débrouillards (association d’éducation populaire à la science) et ça a été le déclic. Depuis, j’allie mes passions, et c’est là que je m’éclate le plus. »

C’est ainsi que l’on découvre que ce que l’on pensait être de l’eau n’en est pas et qu’il convient de se méfier des apparences et des certitudes. On assiste au gonflement inversé d’un ballon à l’intérieur d’une bouteille et finalement Roméo séduira Juliette en la surprenant et en la faisant rire plutôt que par ses longues tirades enflammées.

Le lutin lunettes essaie d'aider Roméo à séduire Juliette avec une tirade enflammée.

Le lutin lunettes essaie d’aider Roméo à séduire Juliette avec une tirade enflammée.

Les Défis et énigmes (le premier spectacle qui mettait en scène le lutin lunettes) proposait des ateliers parents-enfants. Les Expériences spectaculaires relèvent d’une forme théâtrale plus classique même si la mise en scène offre de grands espaces à l’intervention du public.

Quels sont les avantages du format spectacle par rapport aux ateliers ?

« Les gens sont « protégés », je leur donne la possibilité de rester passifs s’ils le souhaitent. Et en fait, ils ne le restent jamais. (Je confirme !) Le décor, le personnage, les costumes mettent du rêve, donnent envie, stimulent l’imagination. »

Est-ce bien de l'eau ? Crédit photo : un illustre inconnu du public avec l'aimable autorisation du propriétaire de l'appareil, Babas Babakwanza, tous droits réservés.

Est-ce bien de l’eau ? Crédit photo : un illustre inconnu du public avec l’aimable autorisation du propriétaire de l’appareil, Babas Babakwanza, tous droits réservés.

Les Expériences spectaculaires ne sont ni un spectacle de magie – ici on parle de froid, de chaud, d’air – ni un cours théorique. Même si la loi des gaz parfaits rode, elle ne se montre jamais.

« Je le répète, on ne se trompe jamais. Le « nul » n’existe pas. Quand on tente quelque chose, et bien parfois cela fonctionne comme on l’espérait, et parfois non. Dans ce cas, cela mène simplement ailleurs que là où on le voulait, mais ça n’a pas d’importance. Par exemple hier, avant le spectacle, le décor s’est effondré, ça a cassé du matériel. Très bien, je prends ça comme une expérience. Elle m’a appris que je dois toujours veiller à avoir un lest. »

Selon Pascal Lascrompe, il est possible de divertir de plusieurs manières. Dans tous les cas, son rôle consiste à faire plaisir aux gens.

Stimuler l'imagination, donner envie. Crédit photo : Babas Babakwanza, avec son aimable autorisation, tous droits réservés.

Stimuler l’imagination, donner envie. Crédit photo : Babas Babakwanza, avec son aimable autorisation, tous droits réservés.

« Le divertissement que je propose s’appuie sur le questionnement. Certains acteurs et metteurs en scène considèrent que dès lors que cela fait réfléchir, on sort du divertissement pour entrer dans l’art. Je ne suis pas d’accord. Pour moi c’est en s’amusant qu’on apprend des choses. La vie est un divertissement (mine sceptique de ma part). Oui parfois il y a des obstacles. Mais ça n’est pas contraignant, ça prend juste un peu plus de temps, ça demande juste un peu plus de réflexion que ce qu’on pensait initialement. C’est aussi ce que j’essaie de transmettre au public dans le spectacle, parfois pour répondre à une question, cela prend du temps et il faut être patient. »

Quoi qu’il en soit, les spectateurs petits et grands, ainsi que ma personne, remercions chaleureusement le lutin lunettes pour ce bon moment passé en sa compagnie venue des étoiles.

Disclaimer

Pascal et moi faisons partie de la même association. Nous nous étions déjà rencontrés une fois avant que nous prenions connaissance de nos activités respectives. Je précise qu’il ne m’a pas demandé de réaliser cet article, c’est moi qui le lui ai proposé après avoir vu la première représentation.

Crédit photos : prises de vue réalisées à Faîtes l’énergie Quimper 2014. Sauf mention contraire : Geneviève Canivenc, licence CC-BY-NC-ND.

Photo de peinture rupestre lybienne de Luca Galuzzi modifiée par G. Canivenc, licence CC-BY-SA

Réfléchissons nucléaire

Je me saisis de propos tenus dernièrement par Manuel Valls pour réfléchir un peu au sujet du nucléaire. Bonne nouvelle, ça va s’arrêter, c’est inéluctable. Reste à savoir pourquoi les dirigeants (politiques, entreprises) n’arrivent pas à le digérer, et j’ai ma petite idée sur la question.

Le nucléaire, une grande filière d’avenir

Le 27 août, notre Premier ministre participait à l’Université d’été du Medef. J’ai eu l’occasion de suivre son discours grâce à Twitter. Ladite allocution a été plus que largement reprise et commentée sous beaucoup d’angles différents. Personnellement, une chose m’a sauté à la figure et j’ai regretté qu’elle soulève si peu de réactions. Voilà l’objet  :

Notez bien que notre nouvelle ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie Ségolène Royal parle du nucléaire comme d’un atout pour la France, même si dans son cas, les énergies renouvelables occupent le devant du discours.

Wokay. Étudions donc un peu la question.

Un bât qui blesse : la finitude de l’uranium

Toute autre considération mise à part, voici un fait : nous n’avons pas assez d’uranium.

Scan du dossier Alerte à la pénurie, comment relever le défi publié en mai 2012 dans Science et vie, pp 52-71.

Scan d’un extrait du dossier Alerte à la pénurie, comment relever le défi publié en mai 2012 dans Science et vie, pp 52-71 (accès payant). Cliquez sur l’image pour zoomer.

Sur le sujet, je vous conseille cet excellent dossier de Science et vie de mai 2012 (n°1136). Il détaille l’état des stocks de 26 éléments ainsi que la vitesse à laquelle nous les consommons ce qui promet pour l’essentiel d’entre eux leur raréfaction voire leur disparition. Concernant l’uranium, voici un constat de Marc Delpech, chef de programme de l’amont du cycle à la Direction de l’énergie nucléaire du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) :

« Compte tenu des besoins du parc nucléaire actuels et projetés, les ressources « raisonnablement assurées » aujourd’hui, soit environ 2,5 millions de tonnes d’uranium, seront entièrement consommées d’ici à 2035″

Retournons le problème, parlons démantèlement et déchets

Le nucléaire est une filière d’avenir, clairement, indiscutablement. Nous sommes parvenus à l’ère du démantèlement des premières générations de centrales. Les déchets que nous avons produits ont 200.000 ans de dangerosité devant eux. Sur le sujet, je vous renvoie à au documentaire diffusé cet été par Arte, Centrales nucléaires, le démantèlement impossible.

Couverture de l'album Léonard super-génie, par De Groot et Turk aux éditions Le Lombart (http://www.lelombard.com)... Pas si hors sujet qu'il peut y paraître!

Couverture de l’album Léonard super-génie, par De Groot et Turk aux éditions Le Lombart

Ça, c’est donc ce que j’appelle un coup de Léonard. Avec les solutions envisagées à l’heure actuelle, le marché français est estimé à la louche à 150 milliards d’euros par Corinne Lepage, dans le documentaire. Lorsque l’on s’intéresse aux déchets, là c’est 200.000 ans d’activité devant nous.

Pour comparaison, il y a 200 000 ans, l’Europe était peuplée par Néandertal. Voyons, quel autre secteur se projette à l’échelle de temps de l’évolution des espèces ? Ah, le secteur pétrolier qui modifie le climat. Nous parlons encore énergie.

Ce n’est donc a priori pas nous, humbles Homo sapiens qui verrons la fin du nucléaire en tant que gouffre à pognon et source de nuisances environnementales. Le nucléaire, un secteur d’avenir certes, mais c’est sous l’angle d’em***des incommensurables.

Oui mais d’où tirer l’énergie ?

Nous vivons dans un monde dont l’humanité touche la finitude des deux mains et du portefeuille. La matière y est présente en quantités limitées. S’en servir comme source d’énergie est donc une stratégie délicate qui impose un changement de technologie à l’échelle industrielle à chaque fois que nous asséchons une ressource.

Si nous n’avions pas le choix, et toute considération environnementale mise à part, je ne dis pas. Mais regardons ailleurs que sous nos pieds. Là-haut. Plus haut. Voilà. Le soleil. La quantité d’énergie qu’il nous expédie à chaque instant est faramineuse comparée à celle que nous produisons (voir les encadrés de fin pour les sources du calcul).

Visualisons le tout en un graphique.

graphique

Voilà ce que représente l’énergie que nous produisons chaque année par rapport à l’énergie circulante reçue du soleil : 0,014 %. Or, rappel, pour générer ce petit bout de fifrelin, nous devons assécher les ressources géologiques (pétrole, charbon, uranium) et réformer notre tissu industriel tous les 50 ans.

Et si on tirait l’énergie d’une source d’énergie ?

Je ne suis pas la seule à savoir faire des calculs. Assurément nos dirigeants ont déjà tout ceci en main, et sans doute bien plus encore. Dans ces conditions, mon interrogation est la suivante : comment se fait-il que le secteur du nucléaire puisse encore être associé au terme « avenir » sachant que le gisement potentiel ouvert aux énergies renouvelables représente 7.000 fois ce que l’on arrive à produire à l’heure actuelle en étant au max de nos capacités (c’est à dire nucléaire + pétrole + charbon et tout de même 13,3 % d’énergies renouvelables) ? Comment peut-on dans ces conditions considérer d’investir des millions et des milliards dans le nucléaire au lieu de les transférer là tout de suite maintenant dans des solutions pérennes ?

Autre question, comment se fait-il que les accros de la croissance économique exponentielle infinie ne se soient pas encore saisis de ça, ne se soient pas même rués dessus ? Du point de vue du marketing, c’est sans comparaison possible.

Du contrôle de la filière

Le renouvelable pose quand même un gros souci pour les grandes entreprises.

« Les cinq forces de Porter » par milanku — creation personnelle. Sous licence Public domain via Wikimedia Commons.

« Les cinq forces de Porter » par milanku — creation personnelle. Sous licence Public domain via Wikimedia Commons.

Avec le renouvelable, la source d’énergie est très diffuse, l’appareil de production associé doit donc aussi l’être… et d’ailleurs il peut être très divers : panneaux solaires, hydroliennes, éoliennes, arboriculture etc. Tout ça impose de le partager avec le clampin moyen, ce qui allume des alertes rouges partout sur le schéma des cinq forces de Porters. Or, le positionnement stratégique, c’est crucial pour une entreprise.

De la rentabilité

Henri Snaith est un physicien que travaille à l’Université d’Oxford sur des cellules photovoltaïques à base de pérovskite. Selon lui, la combinaison entre les faibles coûts de production et l’efficacité de cette nouvelle génération de composants est en passe de rendre le solaire plus rentable que l’utilisation des ressources fossiles. Que voilà une excellente nouvelle. Le « en passe » nous indique toutefois que ça n’est pas encore le cas.

Une entreprise, c’est fait pour gagner des sous

Plaçons nous dans la peau d’un industriel, confronté à une compétition internationale ultra rude. Peut-il prendre des décisions qui d’une part vont fragiliser la position stratégique de sa boite et d’autre part augmenter ses coûts de production ? Selon moi, la réponse est OUI, il peut le faire, mais il n’y a pas du tout intérêt.

Certes, on apprend parfois qu’une Anne Lauvergeon s’est opposée à la vente d’une centrale nucléaire à la Libye lorsqu’elle était à la tête d’Areva. Anticipait-elle un risque si important pour le plus grand nombre que même la bonne marche commerciale de l’entreprise est passée après ? Comment le savoir, peut-être y avait-il d’autres raisons, peut-être pas. Toutefois, cela n’enlève rien au fait que la simple lecture de statuts d’entreprise montre qu’elles sont légalement outillées pour employer des gens, produire des biens et services, faire du commerce, pas pour œuvrer pour le bien général.

De mon point de vue, les résistances que nous vivons à l’heure actuelle sont vouées à lâcher. Pétrole, nucléaire and co vont inéluctablement prendre fin parce qu’ils utilisent la matière comme source tandis que les énergies renouvelables s’en servent comme outil. Ils vont inéluctablement prendre fin parce que d’un point de vue économique, le solaire est en passe de devenir plus rentable que les énergies fossiles. Compte tenu de tous ces éléments, serions-nous en ce moment même sur la ligne de crête matière/énergie ?

Si tel est le cas, perso je croise les doigts que nous la franchissions assez tôt pour que la mutation en cours puisse se faire avec le minimum de dégâts environnementaux et sans période de pénurie. Sur ce dernier point, il ne s’agit pas (uniquement) d’une question de confort. Personnellement je me passerais bien d’une nouvelle guerre du pétrole. Voyons donc ce que les faits vont répondre.

L’ÉNERGIE SOLAIRE CIRCULANTE ANNUELLE
Notre ami soleil nous expédie à chaque instant une moyenne de 1.360 W/m2 (constante solaire, reconnue à peu près partout). Le tout n’est pas disponible, par exemple une large partie est directement réfléchie vers l’espace (environ 30%). Le reste transite d’une façon ou d’une autre par le système planète/atmosphère pour ensuite être réémis, sans quoi nous grillerions tel des œufs au plat à feu vif : en quelques minutes.
Nous en arrivons donc à 240 W/m2 (source : Rebecca Lindsey, Nasa earth observatory, 2009) soit 240 J/s/m2. Si nous ramenons ça à la surface de la planète (510.067.420 millions de m2) pour un an (31.536.000 secondes) nous voilà à 386.051.668 x 1016 joules/an qui se baladent entre chaleur, lumière, mouvements de convection, biomasse et ce dans la croute terrestre, l’atmosphère et les océans.
Attention 1 : ceci est une évaluation du potentiel total. À titre indicatif les agronomes estiment que 50% de cette énergie parvient jusqu’au sol.
Attention 2 : le calcul inclue un grand nombre d’approximations, il faut donc voir dans ce chiffre un ordre de grandeur.
Je tiens à remercier les personnes qui ont accepté de prendre du temps pour vérifier la validité de mes calculs et/ou me mettre en relation avec les bons interlocuteurs, et/ou me donner des infos supplémentaires : Bruno Tréguier, Michel Aïdonidis, l’école de Météo de Toulouse. Nota bene : cela ne signifie en aucun cas que ces personnes cautionnent le contenu de l’article, qu’ils n’ont d’ailleurs pas lu (en tout cas avant publication).
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LA PRODUCTION ANUELLE D’ÉNERGIE PRIMAIRE
Prenons maintenant la production d’énergie primaire par an en 2011 (Agence internationale de l’énergie) : 13.113 millions de tonnes équivalent pétrole. Or, 1 million de tonnes équivalent pétrole équivalent à 4,1868 x 1016 joules (source de l’équivalence : American physical society). Nous sommes à 54.902 x 1016 joules/an.
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Image à la une : photo de peintures rupestres libyennes de Luca Galuzzi, disponible ici sous licence CC-BY-SA 2.5, revue par mes soins.

Mission Knut, l’anti-jeu vidéo

Critique – La dernière fois je vous parlais de Candy crush saga en tant qu’interface d’accès à la recherche en mathématiques appliquées sans prérequis culturel. Cette fois-ci, j’ai envie de discuter de ce qui fait le fun dans le jeu, et d’éducation. Nous en viendrons à Mission Knut, qui représente à mes yeux un Amoco Cadiz vidéo-ludique.

Mais vous savez quoi ? Jouons, on parlera après.

Celui où on est seul

Nous sommes aux sources du casse-tête : votre cervelle contre la difficulté de la configuration proposée, stou. On aime ou on n’aime pas.

Les règles ? Non hein, ça vient tout seul. Et au pire, vous savez que vous pouvez cliquer sur le p’tit point d’interrogation. Le jeu c’est aussi une culture et des codes.

Celui qui vous parle

Encore des carrés, mais là, c’est un peu différent.

Copie d'écran d'une partie de Game about squares. Pour jouer c'est là-bas que ça se passe http://gameaboutsquares.com/ (et toujours sans pub).

Capture d’écran d’une partie de Game about squares. Pour jouer c’est là-bas que ça se passe (et toujours sans pub).

Celui-ci illustre à merveille la notion de progression (pourtant présente dans le précédent). Très régulièrement, les solutions qui vous ont permis de passer au niveau suivant ne suffisent plus, il faut trouver un truc en plus. Bé oué, s’il n’y avait aucun enjeu, on s’ennuierait et clac, on passerait à autre chose. Or, relever un défi, c’est fun. À l’opposé, si on devait commencer par le dernier niveau, pfff, laissez tomber, inabordable (en tout cas pour moi !).

Toujours sans fioriture. Pas de pub ni temps de chargement, accès immédiat, règles du jeu intuitives. Il vous parle de vous entre les niveaux… et ça n’est pas anecdotique. Vous les écoutez vous les gens qui passent leur temps à parler d’eux-mêmes ?

Celui qui a fait le buzz

Si vous l’avez loupé celui-là, c’est que vous avez dû passer les derniers mois à hiberner. Accès immédiat, commandes fluides, graphismes ultra-clairs. Quand on ne voit que la qualité du concept, c’est que tout le reste est au rendez-vous.

Capture d'écran d'une partie de 2048

Capture d’écran d’une partie de 2048, pour tester, c’est là-bas que ça se passe.

Dixit l’auteur, 2048 est dérivé de 1024 de Veewo studio, lui même dérivé de Three, qui s’inspirait des mécaniques du Taquin… Oui, le jeu c’est aussi du recyclage. Parlez-en avec les ayants-droit de My way, le concept d’adaptation, ils adorent. Seule différence pour le jeu vidéo, du fait d’un statut juridique délicat, les mécaniques ne sont que très peu voire pas protégeables. De ce fait, elles restent librement (et gratuitement) réutilisables. Ahah, ça vous en bouche un coin hein?

Pourquoi un principe est-il fun et pas un autre ? Il est parfois possible de l’expliquer a posteriori. Mais soyons sérieux, dans la conception du cocktail qui fonctionne, il y a une bonne partie de mystère. Toujours est-il qu’avec 2048, des millions de gens se sont éclatés à réviser la suite des 2n, sans même parler du fait qu’ils ont abordé des problématiques de ressource limitée, gestion de l’espace etc.

Celui qui console de celui qui a fait le buzz

Vous avez testé 2048, et vous galérez comme un chien mort. Ou alors vous y étiez presque, et paf, un 2 qui pope au plus mauvais endroit. Vengez-vous avec 8402.

Vengeance! Capture d'écran d'une partie de 8402. Pour jouer ça se passe là-bas https://sphere.chronosempire.org.uk/~HEx/8402/

Vengeance ! Capture d’écran d’une partie de 8402. Pour jouer ça se passe là-bas.

En matière de vengeance, on a déjà vu mieux. C’est qu’elle a de la ressource cette evil AI player, de quoi filer des complexes. Bon, on peut faire son/sa susceptible certes, mais une fois la claque digérée, observez puis revenez à 2048.

Hey, vous avez remarqué ? Avec 2048 et son pote, en fait, on joue contre l’ordinateur. Il n’est plus question seulement d’une difficulté statique posée par une configuration à résoudre. Y’a de l’IA.

Celui qui achève ceux qui font les malins avec 2048

Vous faisiez les malins ? Pour moins la ramener, c'est là-bas que ça se passe.

Vous faites les malins avec 2048 ? Pour moins la ramener, c’est 2048-hard, et c’est là-bas que ça se passe.

Voilà, voilà. Vous venez de vous prendre la notion d’équilibrage en plein dans la face. S’il y a IA, il est possible d’ajuster la difficulté. Un jeu qui vous défonce, c’est pas marrant. Et si un jeu n’est pas marrant, il ne concerne que quelques indiens perchés sur leur montagne.

De l’intérêt de connaître le public que l’on vise et de s’adapter à lui.

Celui qui fait la guerre

Okay, le même topo fonctionne avec un autre concept. Amateurs de jeux de stratégie, inutile de perdre votre temps. À ceux qui ne connaissent pas, ça peut faire une bonne intro.

Tout le principe du jeu de strat en 3 graphismes : c'est là-bas que ça se passe.

Capture d’écran de Dicewars. Tout le principe du jeu de strat. en trois graphismes : c’est là-bas que ça se passe.

Quand on n’y connaît rien, on attaque par la configuration à deux joueurs, puis on progresse. Ah ça fonctionne bien, y’a des ptits bruits sympas, un peu de hasard, les différentes IA ne réagissent pas de la même façon tout ça.

Celui qui laisse complètement perplexe

Passons au niveau supérieur. Le jeu qui créé un lien affectif pour faire un truc avec.

Capture d'écran d'une partie de Don't shoot the puppy, jouable là-bas.

Capture d’écran d’une partie de Don’t shoot the puppy, jouable là-bas.

Désolée, j’aurais voulu ne sélectionner que des trucs sans pub, mais je n’ai pas d’équivalent à celui-là qui remplisse le critère. C’est juste énorme, et ce pour plusieurs raisons selon moi.

Ce jeu-là vous saisit par les sentiments pour mieux vous rendre idiot. Vous pouvez trouver ça complètement absurde, inutile etc. Perso, j’ai pris ma clickeuse folle intérieure en flag’ : surtout ne rien toucher alors que j’en crève d’envie. Même si vous vous demandez à quoi ça rime, j’vous jure, testez, allez jusqu’au bout et observez ce que ça génère en vous. C’est passionnant.

Autre élément, après avoir passé huit minutes à déjouer les plans machiavéliques des concepteurs, vous savez ce qu’envie veut dire. Seul bémol, il est possible que la mayonnaise ne prenne que sur les gamers. Nous en revenons à la culture…

Celui qui est beau

À entrer dans le monde de l’agilité, autant le faire de la plus belle des façons.

Aura, par le collectif One life remains (jeux expérimentaux)

Capture d’écran d’Aura, envol disponible là-bas.

Juste owi \o/

Notez bien que pour un tel résultat, le jus de cervelle ne suffit pas. Il faut que ce soit celui d’artistes… accompagnés de développeurs qui maîtrisent. La façon dont les commandes répondent est juste puissante.

Art, ah y est, le mot est lâché.

Celui qui fait pulser l’adrénaline

One life remains, même collectif que précédemment joue encore (ça se sent que j’ai les nerfs d’avoir loupé leur installation en gare de Brest ?).

Pacmad par le collectif One life remains, ça se joue là-bas. http://oneliferemains.com/game.php?game=pacmad

Capture d’écran de Pacmad qui se joue là-bas.

Croquer les ptits pour avoir la ressource d’échapper aux gros quand vous vous prenez les pieds dans le tapis, ça vous parle ? Ajoutez à cela un rythme ultra rapide, et vous obtenez un vrai discours aussi dense que complexe. Inutile d’aller claquer une 3D invraisemblablement réaliste et des équipes de 80 personnes pour ça.
Ça fait de la flippe hein ? Qui a dit que l’art ne suscite que des émotions confortables ?

Voici donc quelques jeux qui m’ont accrochée sur le net. Aucune prétention d’être exhaustive. Il en existe sans doute plein d’autres dans la même veine, le seul défaut expliquant leur absence étant de ne pas s’être trouvés sur ma route. Mon critère pour cet article était que les jeux présentés soient accessibles gratuitement et sans délais.

Techniquement, 99 % des lecteurs ont lâché ce papier pour rester sur un des jeux présentés. Ils louperont donc ce que je peux avoir à dire maintenant. Bon, je pense qu’ils devraient survivre quand même. Pour les autres, la suite porte sur le fait que dans serious game, il y a game.

Celui qui a fait saigner mon cœur

Si j’ai pris la peine de raconter tout ça, c’est aussi pour en arriver à quelque chose qui m’a fait froid dans le dos il y a quelques jours. Maintenant que nous avons quelques éléments en commun, nous pouvons y aller.

Je viens de découvrir Mission Knut. C’est un jeu destiné à faire connaître les pourquoi et les comment du Parlement européen. C’est donc un serious game. Comme le disait notre ami Confucius : « Dis-moi et j’oublierai, montre-moi et je me souviendrai, implique-moi et je comprendrai ». Le fun comme outil pour impliquer les gens, jusque là, tout va bien.

D’abord le trailer.

Je ne peux m’empêcher de penser que quand on n’a pas le budget pour une grosse prod’, on en évite la rhétorique, d’autant qu’en matière de super-héros, le commissaire européen, c’est pas ce qui vient à l’esprit en premier lieu. Erf. Admettons.

Puis vient le jeu à proprement parler (rappel, il est là-bas). J’ai chronométré, en ne lisant rien et en passant tous les textes dès qu’il est possible de le faire, il faut quatre minutes pour poser sa première question (c’est la base du gameplay). En lisant, dommage, c’est indispensable pour comprendre les règles, nous arrivons donc à un bon dix minutes. Dix minutes de culture et de codes technocrate-centrés à ingurgiter, quand on s’adresse à des gens qui eux sont dans le jeu vidéo. Non. Non, définitivement non.

S’il y en a qui jouent pour de vrai, qui ressentent quelques chose en dehors d’un ennui profond, et ce sans faire partie des indiens perchés sur leur montagne (au hasard, les créateurs ou les corps de métiers présentés), qu’ils me contactent. Ça n’est pas une blague. J’ai vraiment envie de savoir. Si de telles personnes existent, ce qu’elles ont à m’apprendre dépasse mon imagination.

Mission Knut Journaux - La Déviation

Revenons à mon steak. La critique est facile certes. Pourtant je ne peux m’empêcher de penser qu’un truc reprenant un peu le principe de Sim city (à ne pas confondre avec Les Sims) aurait bien mieux fonctionné. Peut-être que je sous-estime les temps de développement, que ça n’était pas faisable pour des questions de coût. Dans ce cas, je ne saurais que suggérer de faire appel à des gens tels que ceux à l’origine des exemples précédents.

En fait, je pense avoir une petite idée de ce qui a mené à ce jeu. Ptet qu’il serait judicieux de déposer un dossier de financement auprès de la Commission européenne pour un dispositif destiné à sensibiliser les acteurs de la sensibilisation sur ce qu’il est possible de faire, et ce qu’il faut à tout prix éviter, nan ? (C’est dit sur un ton ironique, malgré tout…)

En écrivant ce papier je pense aussi aux dégâts à moyen-terme d’un tel projet. Avec des précédents de ce type (ne me dites pas que des gens jouent, je n’y crois pas), autant dire que la planche est savonnée au dernier degré pour les artistes et game designers de talent qui auraient un projet à présenter. Tout ça les éloigne encore un peu plus du vrai rôle d’utilité publique qui pourrait leur revenir. À la place, ceux qui arrivent encore à tenir bon se trouvent confinés dans un ghetto de confidentialité.

Mission Knut écolo - La Déviation

Bien sûr qu’il est déterminant se sensibiliser les masses au fonctionnement des institutions. Si pour ça on doit permettre aux gens de mettre à feu et à sang le trafic maritime mondial dans un jeu, et bien pourquoi pas ? Je vous parie un resto que ça ne créera pas une génération de psychopathes qui vont se fader dix ans d’études puis grimper patiemment les échelons afin de se trouver en position de mettre leur projet diabolique à exécution.

PS : si un tel jeu se met en place, envoyez-moi le lien SVP. Moi aussi j’veux mettre le trafic maritime mondial à feu et à sang !

Image à la une : Fun par Elizabeth Hudy, licence CC-BY-ND disponible sur Flickr.

La vadrouille des Vaches Folks

Une journée aux Vaches Folks

Qui a eu cette idée folle d’un jour inventer la vadrouille des Vaches Folks ? Quatre lieux, quatre artistes l’après-midi, suivis d’un apéro-concert gratuit puis d’un spectacle dans les règles de l’art. J’étais à Cast dans le Finistère, j’ai kiffé, je vous le raconte comme si vous y étiez.

Avant toute chose, je tiens à présenter mes excuses à tous ceux qui déclareront des hémorragies oculaires devant mes photos. Appareil vieillot + soleil incroyable + des mains qui refusent de se synchroniser avec les yeux, voilà le pourquoi du comment. Maintenant nous pouvons y aller.

8 h 30

Il fait un temps de rêve, je suis dispo. Le souvenir d’une affiche dans une vitrine me titille… Après tout, au pire, je ramasserai un refus. Je décroche mon téléphone. Allô ? C’est Roger Mauguen, le chef d’orchestre des Vaches Folks. Il pose l’ambiance. Deux minutes plus tard c’est réglé. « Départ à 15 h, mais ce serait bien d’arriver avant. » J’y serai Roger, t’en fais pas.

12 h 45

Crème solaire, bouteille d’eau, appareil photo, carnet de notes, stylo, check. Pour le reste, advienne que pourra.

13 h 15

Je repère les lieux. Le barnum finit de se monter sur la place. Départ du bus, caisse centrale, espace restauration, scène mobile… Au premier coup d’œil, cette petite journée de balade ressemble furieusement à un festival qui ne dirait pas son nom. Où sont les toilettes ? Les bénévoles continuent d’arriver, s’équipent de leurs tee-shirts. J’ai le temps de siroter un petit noir au café du coin.

Place de la mairie à Cast

Place de la mairie à Cast

13 h 30

Accueil de la caisse centrale, je trouve Roger. Je vais embarquer pour le circuit en bus, ça roule. Mais pourquoi changer de formule ? « On organise des concerts le soir depuis presque 10 ans, on avait envie de changer de la routine, mettre un peu de piment. » Pas de blabla communicationnel. On aime, on y va, voilà.

Embarquement de la petite centaine de privilégiés, destination la vadrouille des Vaches Folks.

Embarquement de la petite centaine de privilégiés, destination la vadrouille des Vaches Folks.

14 h 30

Les participants arrivent, ça s’agite autour des bus. Roger vient me trouver pendant que je lézarde et me confie à Michel, l’un des conducteurs. « Tu ne me lâches pas. » Pas de souci Michel, je te suis.

Ça n’a pas été trop dur de trouver des artistes qui acceptent de prendre le risque du hors-cadre ? « C’est Tété qui a tout déclenché. Quand il a dit okay, on a dit banco pour le 17 mai. On avait peur que le plus difficile soit de trouver des artistes pour aller jouer dans la nature, et puis en fait pas du tout. Ils ont tous répondu présent immédiatement. Nous ? On est un noyau dur d’une dizaine de personnes, mais pour la journée, on a du renfort. »

Premier lieu, la chapelle Saint Gildas.

Premier lieu, la chapelle Saint Gildas.

14 h 55

La petite centaine de privilégiés embarque. Les départs des circuits pédestres et en bus se font du même endroit. Au programme, quatre lieux, quatre artistes, quatre spectacles. En fait, sept – 77 ans c’est pour les petits joueurs.

Aux Vaches Folks on fait dans le neuf mois – 90 ans. Tout trouve sa place, chaises pliantes et poussette. Un chien ? On va s’arranger.

Arrivée au pied du calvaire, les Dalton Telegramme nous attendent.

Arrivée au pied du calvaire, les Dalton Telegramme nous attendent.

15 h 16

Chapelle Saint Gildas, tout le monde descend. Les Dalton Telegramme nous attendent sur le calvaire derrière le bâtiment. Ils sont quatre, ils sont belges et jouent ensemble depuis 2009 : Monsieur de La Praline (Quentin Maquet, chant, guitare, ukulélé), Buddy Ribs (Rémi Rotsaert, guitare, banjo, chœurs), Marjorie, la rousse la plus sexy de la planète (Bernard Thoorens, contrebasse, chœurs) et Pipette, le flûte-à-bec-hero du groupe (Olivier Cox, percussions, chœurs + plein de trucs complètement incongrus).

Les Dalton Telegramme sur le calvaire de la chapelle Saint Gildas

Les Dalton Telegramme sur le calvaire de la chapelle Saint Gildas.

L’eau de la fontaine située non loin de la chapelle est supposée guérir de la rage. Visiblement, ça ne prend pas sur l’humour. En même temps, une petite voix me susurre que ça ne carbure pas à la flotte par ici. C’est plutôt rock’n chanson à texte version rencontre homme-femme, le choc des titans. Il y a des bouts de New Orleans dedans, le tout est hyper bien écrit, musicalement parfaitement rodé et à découvrir sur toutes les plateformes en ligne dignes de ce nom.

Nous aurons droit également à un pot-pourri, un mashup, que dis-je, un medley de la grande chanson française des années nonantes, gare à l’émotion (© Quentin Maquet) avec Hey oh de Tragédie et Femme like U de K-maro. C’est à peu près aussi abusé que Ma Benz’ de NTM repris par Brigitte.

Viteuf’ entre le retour de la vadrouille et l’apéro concert, je tope Monsieur de La Praline et Pipette au détour d’une partie de cartes. Il ne manque qu’un pianiste à chapeau melon et des girls dansant le cancan en arrière plan.

Ça vous a plu de venir jouer dans la campagne bretonne ?

Monsieur de La Praline. Pour le moment c’est une belle mise en bouche oui. Nous sommes friands des endroits décalés. C’est très agréable.

Si vous deviez donner envie de vous découvrir à ceux qui ne vous connaissent pas, vous diriez quoi ?

Nous sommes le groupe qu’il faut pour les gens qui prennent plaisir aux histoires, à la BD et au western.

Vous avez sorti récemment un six titres, vous pouvez nous en parler un peu ?

Oui, c’est plutôt un EP, il est sorti il y a deux semaines.

Pipette. En fait il faut expliquer que c’est une trilogie. Le but, c’est raconter une histoire en trois volets, comme le ferait une BD. C’est un western. Le premier épisode, La Cavale est sorti en octobre 2013. Le deuxième, La Planque vient d’arriver. Le troisième est à venir pour octobre prochain. Il y aura sans doute un album disponible en France en fin d’année.

Retrouvez les Dalton Telegramme sur leur site et leur page Facebook.

>> Page suivante : de 16 h 04 à 18 h 03 avec The Odd Bods, Kittiwakes et Juanito Fuentes

Jane McGonigal vs Candy crush saga

Sauver le monde par Candy Crush Saga

Question de Jane McGonigal, conceptrice de jeux vidéo : « À quoi les joueurs sont-ils bons ? ». Réponse de Toby Walsh, mathématicien, « Trouver des solutions à des problèmes de type NP-difficile ». Il serait même possible d’en tirer parti. Parlons alors conséquences. La révolution du numérique ne fait que commencer, et il va falloir trouver des réponses.

Une très sérieuse étude publiée sur arXiv par Toby Walsh montrerait que les Candy crushers sont des mathématiciens qui s’ignorent : Candy Crush is NP-hard. Selon l’auteur, pour gagner, les joueurs doivent trouver des réponses à des problèmes annotés « NP-difficile » en théorie de la complexité.

Qu’est ce qu’un problème NP-difficile

Il existe une branche des sciences qui étudie la quantité de ressources nécessaires pour la résolution de problèmes pratiques en les mettant en équation.

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Par exemple, lorsque nous utilisons un GPS, celui-ci nous propose des itinéraires. Pour une raison qui échappe totalement à cette foutue boîte qui prend un malin plaisir à perdre le signal au plus mauvais moment, nous souhaitons emprunter le chemin le plus court possible et obtenir une réponse rapide.

Voilà donc un problème, la détermination d’un itinéraire, à résoudre avec efficacité.

Pour faire simple (et probablement très approximatif), en théorie de la complexité, un problème est dit NP-complet lorsqu’on peut tester facilement la validité de toutes les réponses possibles mais qu’on ne sait pas le faire de façon économe. Plus balaise encore que les problèmes de type NP-complet : les problèmes de type NP-difficile. La simple compréhension du concept est un défi, que je ne relèverai pas.

Et Candy Crush Saga là-dedans ?

L’article de Toby Walsh démontre que certaines configurations de jeu de Candy Crush Saga peuvent être décrites par des équations qui appartiennent à la catégorie NP-difficile. Il s’agit des cas dans lesquels les joueurs doivent réaliser un score donné en un nombre limité de coups.

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Pour gagner, les joueurs doivent produire des stratégies de résolution valides. En effet, bien que la plupart du temps nous n’en ayons pas conscience, pour gagner, nous mettons au point des méthodes puis les appliquons. Que les sceptiques sur la question aillent faire un tour sur les forums de theorycrafting de World of Warcraft ou WoWWiki, puis on en reparle.

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Or les stratégies de résolution sont descriptibles à l’aide d’algorithmes, c’est à dire des formules qui permettent à un ordinateur de reproduire le comportement mis au point par le joueur.

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Le jeu vidéo est un Eden de mathématiciens qui s’ignorent

Cet article n’est pas une première. Une étude publiée en 2012 sur arXiv parvenait aux mêmes conclusions pour Mario, Donkey Kong, Zelda, Metroid et Pokémon. Celle-ci référence également des communications scientifiques sur le même type de sujet dont la plus ancienne remonte à 2004.

Un joueur qui roxe du poney à Candy Crush Saga développe donc les mêmes capacités cognitives que les développeurs lorsqu’ils suent sang et eau pour mettre au point des algorithmes. Ah ! Ça fait quand même bien plus classe dit comme ça que « espèce de no-life qui gâche ta vie et ton pognon à jouer ».

Toby Walsh va encore bien plus loin. En fin d’article, il franchit un cap.

Plusieurs millions d’heures ont été dépensées à résoudre Candy Crush. Peut-être pourrions nous en faire bon usage en dissimulant des problèmes NP-difficiles pratiques dans ces puzzles ?

Ce qui nous donne :

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Autrement dit, le jeu vidéo peut être utilisé comme une interface permettant à n’importe qui de s’amuser (travailler) à la résolution de problèmes concrets, sans aucun prérequis technique, culturel ou éducationnel.

Jouer pour changer le monde

Au delà du fait que la proposition de Toby Walsh est simplement brillantissime, elle répond à une question posée par une conceptrice de jeux vidéos à l’occasion des TED 2010. Il s’agit de séries de conférences sur « des idées qui méritent d’être diffusées ». Elles ont notamment eu comme invités Bono du groupe U2, Bill Clinton ou Tim Berners-Lee, l’inventeur du web.

En quelques mots, Jane McGonigal constate que des millions de personnes à travers la planète consacrent des milliards d’heures à jouer. Elle propose d’en tirer parti et se demande alors : « À quoi les joueurs sont-ils bons ? ».

(sous-titres français disponibles)

Les réponses qu’elle apporte à sa propre question peuvent laisser sceptique. Imaginons maintenant la même intervention dans laquelle Jane McGonigall pourrait répondre : « Les joueurs sont bons à résoudre des problèmes de mathématiques appliquées de type NP-difficile ». Ça claque là.

Merveilleux, j’achète !

Crédit illustration : 401(K) 2013, licence CC-BY-SA 2.0, disponible en partage sous FlickR

Crédit illustration : 401(K) 2013, licence CC-BY-SA 2.0, disponible en partage sous Flickr.

Oulah, que d’empressement monsieur l’industriel ! Je te comprends. Toi qui paie des cerveaux brillants à résoudre tes problèmes, la perspective d’en avoir des millions mis en réseau sous le coude pour quasi que dalle doit te sembler bien séduisante.

Seul souci, les modèles économiques basés sur le jus de cerveau reposent sur le brevet, c’est à dire un titre de propriété pour une idée.

Parlons protection des données personnelles et propriété intellectuelle

Nous offrons nos données personnelles aux quatre vents des diffuseurs de pubs qui savent en tirer une valeur marchande. Nous serions « rémunérés » à ce titre par le service offert. Admettons.

Mais qu’en serait-il de l’utilisation de solutions conçues, certes à leur insu, peu importe, par des internautes ? Peut-on accepter de livrer cette manne d’intelligence collective à des intérêts privés ? Cela pourrait mener à des situations complètement délirantes, comme devoir payer pour utiliser ce qu’on a contribué à mettre au point gratuitement.

Or, l’expérience le prouve tous les jours. Le rapport de force entre le citoyen lambda et les grosses sociétés abouti systématiquement à ce que nous nous fassions enfler tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais ! Autant y réfléchir en amont.

Le droit (français) est clair quant à la paternité d’une idée

La paternité d’une idée ne peut être retirée à son ou ses concepteurs. Dans ce cas, les concepteurs s’ignorent eux-mêmes. Qui alors pour défendre ne serait-ce que leurs droits à la paternité, sans même parler de protéger leurs éventuels intérêts financiers ?

De mon point de vue, cela amène une autre question, bien plus vaste. Dans ce nouveau paradigme d’internet, peut-on continuer à traiter les idées selon une logique de propriété ? Le concept est déjà mis à mal dans tous les domaines culturels, édition, musique, cinéma. Mais alors, quel autre modèle?

On demande un informaticien pour traduire ça en bonbons colorés. Peut-être la petite Babylou, 7 ans et demi aura-t-elle une stratégie à proposer. À moins que ça ne soit pour améliorer la gestion des énergies renouvelables sur le réseau EDF !

Crédit illustration : Jane McGonigal, montage réalisé à partir d’une photo d’Alan Levine, licence CC-BY-SA.

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