Auteur : Klervi Le Cozic (Page 1 of 2)

Les Petits riens de Lewis Trondheim tome 7 - Un arbre en furie - La Déviation

Beaucoup de pas grand chose

Puisque tout le monde parle de canicule, voilà une lecture qui se marie très bien avec des températures oscillant entre 37 et 41°c. En vrai, elle se marie à n’importe quelle saison, pourvu que vous ayez le sens de l’humour pour apprécier cette série autobiographique, « Les Petits riens », qui se décline en albums et dont le 7e volume vient de paraître.

Dans « Les Petits riens », Lewis Trondheim prend la vie comme elle va et fait de toutes ses petites anecdotes, drôles, rageantes, belles ou attristantes, des pépites.

Chacune est mise en relief par un auteur qui est à l’image du slogan de la collection Shampooing, dans laquelle paraissent ses « petits rien » aux éditions Delcourt : « Shampooing c’est pour les grands qui savent rester petits et les petits qui veulent devenir grands. » Et voilà tout est dit. On regarde la vie comme on farfouille dans sa boîte aux trésors, tout vaut le coup d’être accepté et raconté pour peu qu’on y accorde un peu d’importance.

Ça passe par ce petit buisson sec, gros comme le point qui roule, porté par le vent comme dans les westerns, que Lewis Trondheim regarde. Il se félicite de cette mini touche d’exotisme dans sa rue. Passage piéton - Les Petits riens de Lewis Trondheim tome 7 - Un arbre en furie - La Déviation

C’est aussi cette conversation avec ses vieux copains dans un bistrot, pour savoir combien d’entre eux collectionnaient les petites billes qu’il y a dans les cartouches d’encres des stylos plumes… en fait ils la faisait tous cette collection. Alors Lewis s’interroge sur le réel intérêt de la chose. En fin de soirée, il décide de donner un nom à cette collection puisqu’il n’en trouve visiblement pas sur internet : la parvapilaphilie ! Et de conclure que « ces années d’accumulation stérile auront au moins servi à ça ».

Charlie Hebdo

Il s’amuse de tout. Ses anecdotes font sourire, parfois rire un peu jaune ou rire tout court.

Le plus souvent c’est tout simplement vrai, pas de fausses notes mais une sincère autodérision. Pas de rancœur, pas de jugement ou de méchanceté.

Les petits riens de Lewis Trondheim 4. Mon ombre au loin

La violence n’est pas non plus absente dans ces « petits rien ». Résultat, on se prend parfois une claque.

Entre deux pages qui font sourire on tombe sur celle-ci par exemple : Lewis trondheim évoque les évènements de janvier en disant « depuis trois jours qu’il y a eu l’attentat, plus personne n’envoie ses bons vœux pour 2015 »… Il réfléchit en regardant par la fenêtre et ajoute : « je me demande quel va être le délai décent pour que ça reprenne… ».

Il se dit dans une autre page que s’il avait su que Wolinski allait être exécuté à la kalachnikov pour ses dessins, il ne se serait pas pris le chou avec lui lors des votes pour décerner les grands prix du festival d’Angoulême et aurait même voté pour Manara, pour lui faire plaisir.

Ce sont des remarques et des regrets doux amers qui passent d’autant mieux que l’auteur se représente sous la forme d’un faucon anthropomorphisé. Sa famille, ses amis et les autres personnages ont également des têtes d’animaux.

Les Petits riens de Lewis Trondheim - Tome 7 planche 14244  -  La Déviation

Le volume 7 s’intitule « Arbre en furie ». Il nous raconte les vélos prioritaires d’Amsterdam ; le monde parallèle des pâtes Barilla ; la découverte de la faune du Québec. C’est léger et c’est comme un miroir qui transfigure notre routine et la rehausse d’un peu de couleur, d’odeur, de sensations. Les imprévus deviennent des surprises ; les retards, des occasions de rencontres, et les virées au supermarché sont dignes des tribulations d’un aventurier.

* Le titre de l’article est inspiré de l’invariable verso de chaque volume des « Petits riens ».

Les Petits riens, Lewis Trondheim, éditions Delcourt, collection Shampooing, « Arbre en Furie », 125 pages, 9 juin 2015, 9,90 €.

La Déviation débarque à Garorock !

Cette année l’équipe de « La Déviation » vous embarque dans ses bagages, direction le lotégaronneu, à Marmande (avec l’accent un peu chantant s’il vous plaît) pour vivre notre rencard Garorock, « le Garo » (pour les intimes), ce rendez-vous qui a dépassé la majorité l’an passé et qui s’impose comme un des festivals majeurs du Sud-Ouest, en passe de rejoindre les plus grands, avec plus de 60.000 visiteurs attendus cette année.

En tout cas, ce qu’on peut déjà vous dire c’est que cette année, à Garorock il y aura…

Une exclu

Le festival est la seule date du rappeur américain A$AP Rocky. Cela fait parait-il quatre ans que le directeur du festival, Ludovic Labordie, essayait de l’avoir dans sa programmation. Ce jeune rappeur américain, combine le hip-hop alternatif, le rap underground et expérimental pour emmener son public dans son univers tranchant.

Un retour

Les deux rappeurs trash et kitsch de Die Antwoord avaient retournés la plaine de la Filhole en 2013, et ils n’ont pas fini de vous bousculer. Elle, ne dépasse pas le mètre 60, mais sa micro-frange et sa voix de poupée punk étiolée par l’hélium fascinent. Lui ? Il en impose grâce à ses grimaces de « redneck » livide et tatoué. Déjà très connu sur toutes les scènes du monde, Die Antwoord (« la Réponse »), composé de zef, de rave et de hip-hop alternatif, est un mélange de plusieurs cultures différentes.

Des incontournables (enfin les nôtres quoi)

THE JON SPENCER BLUES EXPLOSION Des riffs de blues sortis d’outre tombe, une fuzz à couper au couteau, ça déménage pour l’un des seuls groupes faisant honneur au nom du festival, un peu de rock, beaucoup de blues, une goutte de punk et paf : ça donne TJSBE.

SIRIUSMODESELEKTOR –  Des monstres de la musique electro, instigateurs du mouvement underground des 90’s à Berlin, ces trois artistes sont des références en matière d’innovation et une source d’inspiration pour nombres de DJ’s depuis plus de vingt ans. On a du pot c’est l’une de leur rares dates en France ! (à voir : le documentaire sur Modeselektor)

DUB FX – Il s’est fait un nom dans la rue, mélangeant les styles et les instruments. un beat boxer de génie, une maîtrise technique des pédales d’effet et des instruments qui laissent coi, une voix inoubliable. Cet autodidacte mérite pleinement qu’on s’intéresse à lui !

PAUL KALKBRENNER – On ne présente plus la tête d’affiche du festival, Paul K. fait de la minimale qui prend aux tripes, à chaque morceau une impression rassurante de déjà entendu, et des mélodies qui restent en tête. Allez-y et frissonnez de plaisir , pourquoi s’en priver ?

De la technologie

Cette année, les festivals font leur entrée dans le monde connecté avec les bracelets électroniques et c’est le festival Garorock qui ouvre le bal des puces à nos poignets avec un « GaroPass » : un bracelet connecté en RFID. Il s’agit d’une méthode d’identification par radio fréquence, développée par la société Intellitix, pour mémoriser et récupérer des données à distance en utilisant des marqueurs appelés « radio-étiquettes ».

Moins de files d’attente, une meilleure gestion des stocks et pas d’argent à circuler dans les stands boissons, à vue de nez les arguments sont nombreux.

Le festivalier pourra en outre lier son profil Facebook ou Twitter à son profil RFID et ainsi, mettre à jour ses statuts Facebook grâce aux bornes et devenir « amis » avec son voisin de queue pour les toilettes avec qui il viendra de passer quinze minutes à refaire le monde en serrant la vessie (ben oui ne rêvons pas, le bracelet connecté ne fait pas pipi pour vous). Sans oublier l’application Spotify, l’un des nombreux sponsors de l’événement à prendre de la puissance avec cette technologie. Elle enverra aux festivaliers une playlist des concerts entendus dans la journée.

okok badge

Espérons que les données (que ce soit celles de nos consommations au bar ou notre page Facebook) resteront traitées en interne, comme l’a annoncé le directeur du festival. On imagine déjà les prochaines statistiques : « écouter Soja inspire-t-il la consommation d’alcool, si oui plutôt bière blonde ou mojito ? », « en quoi Buraka Som Sistema se prête à la pratique du selfie ? »

Des œuvres d’art

La 19e édition de Garorock accueille un espace land art sur la plaine de la Filhole. Le festival a invité Vincent Saedi, un ancien machiniste de la célèbre compagnie Royal Deluxe pour la décoration du camping et la construction d’un personnage monumental, ainsi que l’artiste-peintre Mickaelle Delamé pour la réinterprétation des visuels des années passées (2007, 2011, 2014…).

On pourra découvrir aussi, un peu partout, des œuvres à base de matériaux recyclés réalisés avec les habitants de l’agglomération marmandaise.

Pour le reste, le mieux c’est d’aller voir vous-mêmes. Et tout est bien expliqué ici !

 

Li Zhiwu renouvelle l’art de la BD chinoise traditionnelle

Le lianhuanhua, littéralement « images qui s’enchaînent » est un genre en déclin en Chine, méconnu ailleurs… Découvrez la traduction de la BD de Li Zhiwu.

On part en Chine. Mais pas dans la Chine d’aujourd’hui, celle de Xi Jinping. Non. On va assister à la chute de la dynastie mandchoue et à l’avènement de la République de Chine avec la victoire du communisme. « Au pays du Cerf blanc » est, initialement, un récit de Chen Zhongshi publié en 1993, un monument littéraire en Chine qu’il a mis vingt-huit ans à accoucher, une étourdissante fresque historique qui débute en 1911 pour s’achever en 1949, lors de la prise du pouvoir par Mao.

Plutôt que de m’attaquer en 816 pages de la version traduite du roman, (parue aux éditions du Seuil pour les plus courageux), j’ai choisi d’en feuilleter tout autant, mais celles de l’adaptation en bande dessinée réalisée par Li Zhiwu en 2002, dont la traduction française vient d’être publiée. Une adaptation qu’il a choisi de réaliser, selon la tradition de la BD chinoise, en lianhuanhua (ou « images enchaînées », NDLE).

Une tradition ancienne, millénaire, « mais après 1949, ils ont beaucoup été utilisés par le pouvoir en place pour montrer l’histoire d’une certaine manière et aussi pour mettre en avant l’évolution de la société chinoise », explique Li Zhiwu.

L’auteur du roman a intégré le parti communiste en 1966. Aujourd’hui ce genre n’est plus vraiment usité en Chine, mais pour lui, c’était incontournable d’employer ce style littéraire pour adapter « Au pays du cerf Blanc ».

Si Li Zhiwu a choisi de respecter une tradition millénaire dans la mise en forme, son style graphique est assez novateur quand on compare son lianhuanhua avec d’autres plus anciens.

« Je m’inspire plutôt d’une tradition issue de la calligraphie ou du dessin de paysages chinois et c’est avec un trait presque caricatural que j’ai eu envie de dessiner les personnages ».

« Au pays du cerf Blanc », Bailuyuan,  page 119 - La Déviation

Li Zhiwu. Crédits Yohan Radomski

Li Zhiwu. Crédits Yohan Radomski

Le style graphique contribue pour beaucoup à l’humour du récit, déjà présent dans les lignes du roman de Chen Zhongshi. Savamment redécoupée, cette bande dessinée traditionnelle qui nous fait parcourir à toute vitesse la vie de ces deux clans : la famille Bai et la famille Lu qui s’affrontent sur le partage des terres, le pouvoir au sein du village du Cerf Blanc…

Au fil des pages et des années, on a l’impression d’être assis au milieu du village à les regarder s’aimer ou se déchirer lorsque les catastrophes diverses, famine, bandits, révoltes s’abattent sur leur village. Et pour ne pas se perdre entre les générations, un petit arbre de chacune des familles a soigneusement été dessinée en fin d’ouvrage.

L’adaptation française en lianhuanhua d’« Au pays du cerf blanc » a été éditée en deux volumes aux éditions de la Cerise. Le tome 2, qui nous mènera jusqu’en 1949, devrait être publié dans quelques mois.

Merci à Yohan Radomski d’avoir traduit les propos de Li Zhiwu.

Au pays du Cerf blanc, Chen Zhongshi et Li Zhiwu, Éditions de la cerise, avril 2014, 29 €.

L’Arabe du futur, de la Libye à la Syrie

Riad Sattouf on le connaissait dans un registre plus humoristique, avec « la vie secrète des jeunes » publié pendant 10 ans dans Charlie Hebdo ou les aventures de Pascal Brutal chez Fluide Glacial pour lesquelles il avait déjà reçu un Fauve d’Or à Angoulême en 2010. Ce coup ci pas de grosse brute ultra musclée testostéroné et adepte de la bagarre. Non, cette fois, Riad Sattouf nous prend par la main et nous fait rapetisser pour se retrouver à la hauteur du petit Riad, tête blonde et chevelue, adulée de ses parents, dont les 6 premières années d’enfance vont le balader de la Libye de Khadafi à la Syrie d’Hafez Al Assad, on fait même un saut chez sa grand mère maternelle en Bretagne.

Il y a de quoi être surpris donc par ce périple vécu par un enfant, né d’une union entre un syrien venu étudier en France et une bretonne, rencontrée sur les bancs de la Sorbonne mais c’est à Tripoli qu’a grandi Riad Sattouf à la fin des années 70, où son père, Abdel-Razak Sattouf, avait été nommé professeur.

extrait

L’arabe du futur

En fait cette histoire, si elle est racontée par le petit Riad, est véritablement celle de son père, utopiste vouant un culte aux Khadafi, Assad et Hussein et autres grands dictateurs arabes, symboles de modernité et de puissance et meilleur barrage à ses yeux aux obscurantismes religieux… Un utopiste défenseur du panarabisme qui espère que le peuple, une fois éduqué, se libérera des dictateurs…lui qui ne rêve que d’une chose rester vivre dans le monde arabe pour éduquer lui aussi « l’arabe du futur ».

illu arabe du futur

C’est un récit à travers les yeux d’un enfant… mais ce n’est pas toujours rose.

Après la Libye et un court retour en France, Riad part vivre dans le village natal de son près de Homs. Là, parce qu’il a les cheveux longs et blonds il se fait appeler Le Juif. On découvre une société qui, dès l’enfance est obsédée par Israël, qui s’unit autour de la haine d’Israël et on assiste à un après-midi où il va jouer avec ses cousins. On est à hauteur des yeux des enfants en permanence et là on découvre les petits soldats en plastique. Ceux qui représentent les syriens sont dans des positions intrépide et héroïque tandis que les soldats israéliens sont dans des positions fourbes… l’un brandit même un petit drapeau blanc alors qu’il a un couteau dans son dos.

Cette scène comme plein d’autre, nous est montré à la fois avec l’innocence d’un enfant et la pudeur d’un adulte qui ne veut pas noyer ses souvenirs sous une couche indigeste d’analyses géopolitiques qui feraient perdre toute l’essence de cette bande dessinée.

Si le regard posé est candide, on ne nous laisse quand même pas complètement à l’abandon… l’humour se glisse entre les pages à la fois sous forme de texte court en haut des cases qui apportent des indices pour redonner le contexte politique ou via des petits commentaires simplement écrit au bout d’une flèche griffonée et qui nous rappellent par exemple que le chantier dessiné là bas au fond de la case, est abandonné depuis des années.

« L’arabe du futur » est un récit efficace en noir et blanc, qui nous balade  entre l’innocence attendrissante de Riad et la société virile et totalitaire qui lui fait face … et cette lutte permanente de son père, Hafez, coincé entre les coutumes de son pays natal et son envie d’émancipation. L’Arabe du Futur

L’arabe du futur tome 1, de Riad Sattouf est paru aux éditions Allary

Le mangaka Katsuhiro Ōtomo sacré à Angoulême

Ce 42e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême a mis l’Asie à l’honneur.

L’un des pères du manga sacré par le Grand Prix, une belle expo rétrospective sur l’œuvre du mangaka préféré des Français Taniguchi, la présentation de l’adaptation d’un best-steller chinois Au pays du cerf blanc en lianuanhua, une exposition de BD traditionnelles chinoises à l’hôtel de ville, le Prix du Patrimoine attribué à San Mao, le petit vagabond du Chinois Zhan Leping restauré avec soin par les éditions franco chinoises Fei…

On a envie de dire… ENFIN !

Katsuhiro Ōtomo lauréat du Grand Prix 2015

Dès jeudi, le FIBD s’était ouvert par une double première : d’abord un Grand Prix spécial décerné à Charlie Hebdo et pour la première fois le Grand Prix du prestigieux festival a été attribué à un auteur de mangas, le Japonais Katsuhiro Ōtomo.

Le festival avait déjà manqué de sacrer, de son vivant, celui que les Japonais considèrent comme le père du manga, Osamu Tezuka. Mais si ! Vous savez, celui qui a bercé des générations de jeunes avec Astro, le petit robot. La version animée passait même à la télé en France à partir de 1984.

Contrairement à son idole de jeunesse, qui n’aura pas reçu la reconnaissance qu’il méritait, Katsuhiro Ōtomo n’a pas été oublié.

On le connaît pour sa série Akira. Une histoire futuriste qui met en scène une bande de jeunes motards désœuvrés et drogués dans un néo-Tokyo corrompu. Quelques années plus tôt, en 1982, Tokyo a été détruite par une mystérieuse explosion, déclenchant la Troisième Guerre mondiale, et des destructions successives de métropoles, par des armes nucléaires.

Akira explosion nucléaire Katsuhiro Otomo - La Déviation

Le récit se passe 47 ans plus tard, en 2019. Une nuit, le personnage principal, Tetsuo, a un accident de moto en essayant d’éviter un jeune homme qui se trouve sur son chemin. Blessé, il est capturé par l’armée japonaise et fait l’objet d’expériences scientifiques dans le cadre d’un projet ultrasecret visant à repérer des êtres possédant des prédispositions et à développer leurs pouvoirs psychiques (télépathie, téléportation, télékinésie, etc.).

Quand il s’évade et se retrouve en liberté, Tetsuo n’est plus le même et profite de ses nouveaux pouvoirs pour chercher à s’imposer comme un leader parmi les junkies.

En parallèle, se nouent et se dénouent des intrigues politiques… chacun voulant percer le secret d’Akira, le mutant découvert par les militaires, le plus puissant.

 Et oui, Akira a été adapté en film d’animation et c’est Katsuhiro Ōtomo lui-même qui s’en est chargé en 1988, et ce avant même la fin de l’écriture de la bande dessinée, puisqu’il a mis dix ans a écrire cette saga.

Akira, c’est un peu l’œuvre de sa vie. Mais Katsuhiro Ōtomo n’a pas fait que ça. En 1983, un an avant Akira, cette bombe qui lui vaudra une renommée internationale, il publie Dômu, qui se traduit par Rêves d’enfants.

Un huis-clos oppressant, une histoire paranormale dans une cité d’apparence normale où la police cherche à comprendre pourquoi un quartier de tours bétonnées compte autant de suicides et d’accidents inexpliqués. Ōtomo nous ouvre les portes de cette ville inquiétante en brisant les codes de la BD classique, en nous secouant par des rythmes de narration mouvants et une ligne graphique qui nous perd entre réalisme et imaginaire.

Ōtomo a aussi participé à deux films d’animation comme Metropolis en 2002, qu’il a scénarisé, en s’inspirant du manga éponyme d’Osamu Tezuka. Il s’agit, là encore d’une histoire urbaine, mais cette fois d’une cité futuriste, où humains et robots cohabitent.

Dernière réalisation connue, l’adaptation d’un de ses mangas Steamboy, en 2004. Une bande dessinée qui fait partie du genre steampunk, une uchronie sur un monde où la machine à vapeur aurait été l’élément essentiel du développement technologique, un passé alternatif imaginé par Ōtomo , avec encore un goût assumé pour l’immodération et l’abîme.

 

En recevant son prix jeudi soir, l’auteur s’est dit très honoré mais surpris d’être lauréat, lui qui ne dessine plus beaucoup en ce moment a-t-il avoué. « Ce prix sera un encouragement et j’ai l’intention de me mettre au travail ». Chic alors, on a hâte.

L’Émission Dessinée : le rendez-vous manqué ? - La Déviation

L’Émission Dessinée : le rendez-vous manqué ?

Point de vue – On l’attendait depuis plusieurs semaines cet événement. Pensez donc, « La Revue Dessinée », qui a su se creuser une niche au milieu de la jungle des kiosques à journaux en proposant un défi éditorial audacieux dans un format soigné, et qui se lance à la télé ! Ça promettait !

Me voilà donc à l’heure au rendez-vous. Et avec un lancement pareil, le présentateur Ziad Maalouf semblait avoir donné le la d’une sacrée émission. (voir en intégralité)

L’Émission Dessinée c’est une production indépendante et libre, c’est une œuvre sonore, graphique, visuelle, toutes les séquences seront dessinées et mises en musique.

Inutile de s’attarder sur les flops, gros et petits, qui ont parsemé cette première émission, même s’ils ont commencé tôt : aucun applaudissement à la fin du chouette « générique » siffloté par Bernardo Cinquetti, pour accompagner à la guitare les traits de crayon de Thibaut Soulcié qui proposait une introduction dessinée de cette soirée.

Premier flop à deux minutes du lancement donc, auquel s’enchaîneront les mauvais réglages sons des invités, dont chaque début d’intervention s’est quasi systématiquement retrouvé étouffé.

Face à ces embûches, le choix du direct n’était peut-être pas le plus judicieux (d’autant que la pause de 40 minutes nous a laissé pauvres ères, désœuvrés derrière notre écran alors la prochaine fois que vous voulez boire une tisane ou faire pipi ça peut être sympa de penser à un vide un peu plus récréatif pour nous aussi).

Dommage enfin que l’affichage des noms ait été plusieurs fois erronés face aux visages correspondants. Tout ça ça peut arriver, et ça donnait même un petit air « les copains parlent aux copains ».

Mais voilà, justement, les auteurs présents sur le plateau de L’Émission Dessinée, (alias les locaux de la rédaction de la revue éponyme), semblaient endormis. Peu enthousiastes ou stressés. Bref, la fan de la première heure que je suis attendais un peu plus d’enthousiasme de certains de ses auteurs préférés.

Le grand entretien avec René Pétillon, pas très anglé, a suffi pour plomber définitivement l’ambiance. Il y pouvait rien René, mais 48 minutes a papoter, sans même un verre de bière pour dérider l’assemblée, ça fait long la parlote.

On aurait préféré que ce grand entretien le soit un peu moins (grand) ou qu’il soit découpé et proposé en guise de fil rouge de l’émission. Idem pour les différentes rubriques. Agencées autrement, elles auraient pu donner plus de rythme.

Tac au tac, La tête à tuto, Plans larges

Les bons points reviennent au Tac au tac, proposé en hommage à Jean Frapat, son légendaire producteur décédé le 8 octobre. En croisant les doigts pour que, hommage ou pas, cette capsule continue et se développe dans les prochaines émissions dessinées !

Un tonnerre d’applaudissements aussi à la Tête à tuto, des leçons rigolotes où Loïc Sécheresse et Thibault Soulcié expliquent chacun LEUR façon de dessiner Jean-François Copé… « Mal dessiné, on dirait Gargamel », et celle de Manuel Valls « quid de son oreille gauche ou droite penche le plus ?! »…

Bonne surprise également avec les Plans larges : trois débats pour présenter trois grands reportages parus dans le dernier et l’avant-dernier numéro de la Revue.

Le premier concernait l’enquête de Catherine Le Gall et Benjamin Adam sur les fameux emprunts toxiques qui font des ravages parmi les collectivités locales. Au cours du visionnage en direct, sur Youtube, un spectateur a exprimé dans le forum en ligne, son regret que la journaliste menant le débat n’ait pas demandé au duo comment ils avaient travaillé à la vulgarisation des termes techniques.

La Revue Dessinée est suffisamment innovante avec son parti pris « d’informer autrement » qu’il est dommage d’utiliser le sujet de l’enquête comme prétexte à l’organisation d’un débat qui creuse finalement peu le travail de narration.

« Un lien doit s’établir, avec la volonté d’associer le meilleur des deux rives où chacun joue sa partition : le journaliste, avec sa rigueur de l’info, la qualité de ses sources ; le dessinateur avec la puissance de son imaginaire, sa poésie, ses ficelles narratives », précise l’éditorial du numéro 5 de La Revue Dessinée. C’est cette danse à deux qu’a bien réussi à présenter le deuxième Plan large de la soirée, concernant le long travail d’enquête de Benoît Collombat et Étienne Davodeau sur l’assassinat du Juge Renaud (abonnés Le Monde).

C’est pas le tout de vous voir parler et dessiner, chers auteurs adorés, on veut que vous nous ouvriez la porte de ce laboratoire enthousiasmant qu’est La Revue Dessinée !

Et toi ? T’en as pensé quoi ?

Zombies Bordeaux Répétition - Romain Peyrard - La Déviation

28 jours plus tard (ou presque)

Reportage – Vous faites quoi demain à 16h ?

Si l’on vient à vous poser la question un de ces jours, lors d’un festival ou au beau milieu de la rue, sous le zénith ou dans la pénombre des projecteurs d’une scène en plein air… Peut-être faudra-t’il vous méfier et surtout ne pas répondre illico… rien, pourquoi ?

Lendemain. 22 août. Lieu de rendez-vous : la caserne Niel à Bordeaux. Cette ancienne manufacture a vu débarquer il y a un an, une épicerie bio, un restaurant bobo, des espaces de travail et puis, vu qu’il restait encore de la place, quelques-uns des bâtiments en friche (ou presque) le sont restés. Sans doute le lieu de tournage, me suis-je dit.

Crédit photo : Zombie Walk Bordeaux

Crédit photo : Zombie Walk Bordeaux

À l’entrée de ce royaume de la récup’, un jeune enfoncé dans un canap’ planté au pied du bâtiment principal nous lance, sérieux, « Bienvenue à U Mad Bro production ». Euuuh, merci.

La signature du papier autorisant l’exploitation de mon image commence à m’inquiéter… J’étais censée « filer un coup de main pour le maquillage », m’avait dit un certain Thomas, la veille au soir. Il est en réalité le producteur du film. Celui-ci arrive la bouche en cœur, lunettes de soleil vissées sur le nez et claque la bise à toutes ses proies, les figurants recrutés de ci, de là.

156061_883578505005275_5725229809439599138_nSi la trentaine de badauds qui poireaute n’a pas l’air plus au courant que nous, ce n’est pas un hasard. « À part le résumé qu’on a posté sur le site, on a fait exprès de maintenir le suspense », se félicite Oliver Henchley, le réalisateur. « Ça fait tellement longtemps que je travaille là-dessus que je n’ai pas envie que ça fuite, explique le jeune homme à catogan. C’est pas un Tarantino mais quand même… il faut vraiment que le public ait cette surprise. »

Quid du scénario, donc ? Oliver se lance, prudemment, pour qu’une phrase n’en n’entraîne pas trop vite une autre, et que j’en apprenne trop. On ne sait jamais, il pourrait se venger en me faisant farder en zombie en phase terminale de décomposition…

Notre web-série va se structurer autour d’un journal d’informations diffusé quelque part sur la Ferre (c’est comme la Terre, mais avec un F). Sur cette planète, les zombies sont apparus pour la première fois il y a 400 ans, alors les gens vivent avec eux. À tel point que, quand ils en croisent un, ils font des selfies ensemble ! Les zombies font partie du paysage, et donc de l’actu, on les retrouve au fil des sketchs lancés sous forme de reportages. – Ah tiens, voilà le héros, annonce soudain Oliver.

Qui a pris le flacon de sang ?!

Bastian Paumier, alias George Putain, arrive en treillis, le sourire en coin. Il est aux zombies ce que Bear Grylls est à la nature. Il a son émission, Man VS Zombie, proposée par la très réputée chaîne « U Mad Bro » (du moins sur la Ferre).

Pas le temps d’en apprendre plus, mon heure a sonné, il est temps de se faire grimer. « Est-ce que je pourrais donner l’impression de m’être pris une balle dans le nez s’il vous plaît ? », « Qui a pris le flacon de sang ? », « On dirait que j’ai les entrailles qui sortent, géniaaaal »… Mon manque d’expertise ès zombie commence à se faire sentir, je me contente donc de m’asseoir et d’enlever mes lunettes.

KlerviC’est froid, ça coule, ça chatouille, c’est mou. Je n’aurais pas cru que mon premier passage entre les mains d’une maquilleuse professionnelle consisterait en ça, mais le résultat est pas mal. À la sortie un monsieur me propose un peu plus de sang au chocolat, parce que j’ai l’air un peu trop « propre ».

Maintenant, en plus, ça colle.

L’inconnu, qui vient également de m’encourager à m’ébouriffer un peu les cheveux pour plus d’authenticité, c’est Zombie One, mais on peut aussi l’appeler Franck Bonhomme. Pour l’heure, il est encore en civil mais, dans le 1er épisode, c’est lui qui incarnera le plus vieux zombie de la Ferre, une star planétaire là-bas. Le cinquantenaire n’en n’est pas à son coup d’essai, il préside la Zombie Walk de Bordeaux, une association qui organise chaque année, à l’automne, une farandole de morts-vivants. Elle fédère aussi toutes les initiatives sur le sujet et, apparemment, il y en a beaucoup. « Films, BD, romans… on met les gens en relation et on s’amuse. »

Lui est tombé dedans ado, bravant les interdits avec ses copains en visionnant le film de George Romero, alors non autorisé à la vente, Dawn Of The dead. « On avait réussi à récupérer le film sur une VHS, on s’était tous planqués dans une petite chambre pour le visionner de nuit, imaginez l’ambiance ! »

Depuis, Franck Bonhomme n’a jamais cessé de s’intéresser aux zombies, bien qu’il y ait eu un long passage à vide dans la cinématographie du genre. « Heureusement, Dany Boyle a fait le revival avec »

Même si 25 ans le sépare de la moyenne des figurants, Zombie One s’en fout. « Il faut avoir l’esprit ouvert pour s’intéresser à ça, ça suffit. Chacun peut y projeter ses interprétations. »

Le zombie est là pour incarner concrètement l’image de la menace, où l’homme a peur de sa propre extinction

Le zombie incarnerait-il les inquiétudes de notre siècle ? On peut critiquer la société de consommation, les crises financières ou politiques (François Hollande bute du zombie dans la BD Zombies Néchronologies), le business des laboratoires pharmaceutiques (28 jours plus tard, Resident Evil), la peur de l’Autre ou la crainte d’une invasion d’une autre planète (Dead Space).

Oliver Henchley donne les dernières consignes avant le tournage.

Oliver Henchley donne les dernières consignes avant le tournage.

Avec tout ça, l’heure a sonné. La trentaine de zombies se rassemble devant une porte de hangar. Notre rôle ? Ouvrir la porte, vite, mais pas trop rapidement quand même, et se précipiter tour à tour sur les deux types en tenue d’air soft puis sur la speakerine en ayant l’air d’avoir faim.

Oliver résume : « Vous devez juste avoir les yeux dans le vide, la tête lourde, les bras ballants, être en quête de nourriture, mais pas trop efficacement quand même vu que vous êtes morts… Des questions ? » C’est parti. Mes jambes sont trop raides, j’essaye de me cacher un peu derrière un grand costaud à lunettes dont le maquillage rappelle les séances trash de prévention routière à l’école.

Je tente des trucs, un peu trop molle, un peu trop motivée à aller croquer un mollet, je mixe la crise d’épilepsie et des crampes de gastro avec une situation d’ébriété avancée. Au bout de quatre ou cinq prises ça commence à venir, même si j’ai encore un peu de mal à coordonner la non-coordination de mes membres. Et tandis que je regrette d’avoir lu plutôt que visionné la série Walking Dead et d’avoir uniquement vu le film le moins crédible en la matière (Shaun Of The Dead), la caméra tourne.

Les scènes s’enchaînent dans une ambiance potache. À force de se pousser pour manger de la viande humaine, les figurants deviennent de plus en plus crades… et on s’arrose de Nesquik entre les prises en commençant à avoir faim, pour de vrai cette fois.

Au bout de cinq heures, c’est fini, ne reste plus qu’à compter les jours avant de voir le résultat.

Verdict ici. Qui sait, j’ai peut-être de l’avenir dans le métier, en plus niveau texte c’est plutôt simple… Gaaaaaaaaa.

Crédits photo : Romain Peyrard

"Les Brumes d'Asceltis", tome 4 de Nicolas Jarry - La Dévation.

Nicolas Jarry, maître ès Fantasy

Interview – La fantasy ? C’est un peu comme le chouchen ou le grand huit de la fête foraine : c’est souvent catégorique : on aime ou on déteste. Mais comme on dit toujours, il faut au moins essayer… et la série-concept « Elfes » de Soleil offre l’occasion de se plonger dans un univers graphique et littéraire enveloppant, qui fait flancher même les plus obstinés.

 Promis, ici pas de prosélytisme. Les éditions Soleil fêtent leur 25 ans cette année et pour l’occasion on a rencontré Nicolas Jarry, l’un des piliers de cette maison d’édition, à l’origine de cette série-concept. Voilà simplement l’occasion de vous parlez d’un genre auquel on n’accorde pas toujours notre attention le restant de l’année sur « La Déviation ».

 Discret, souriant, Nicolas Jarry avait l’air un peu perdu parmi les rayonnages du grand magasin où il était convié le temps d’un après-midi, pour une séance de dédicaces. Pourtant, il aurait pu se permettre une entrée pétaradante : une heure avant, les fans rodaient déjà autour de la table, leurs albums à la main, pour y recueillir le précieux paraphe.

Je n’ai jamais pensé pouvoir scénariser de la bd, c’était un univers qui m’était complètement inconnu

De la fantasy traditionnelle, une narration talentueuse, un peu d’humour, des héros consistants… Voilà à quoi tient le succès des récits de Nicolas Jarry.

Les Brumes d'Asceltis tome 5 Nicolas Jarry - La Déviation

Ce n’était pourtant pas prévu. « J’écrivais des romans à la base, je n’ai jamais pensé pouvoir scénariser de la BD, c’était un univers qui m’était complètement inconnu », explique-t-il. Jusqu’à une rencontre fortuite : celle de Jean-Luc Istin, au festival du Film fantastique de Bruxelles. L’un venait pour « Merlin, la quête de l’épée« , l’autre pour les « Chroniques d’un guerrier Sînamm« , un cycle de fantasy paru chez Mnémos.

De cette union va naître une BD, qui fait aujourd’hui référence : « Les Brumes d’Asceltis« . Plus tard, C’est lui qui a signé « Le Trône d’argile » avec Théo Caneshi ou encore « Le Crépuscule des dieux » avec Dief aux dessins.

La suite de l’histoire se passe ici, tendez l’oreille. Nicolas Jarry évoque son œuvre, ses influences… entre histoire et aventure, ses diverses collaborations avec une vingtaine de dessinateurs différents et bien sûr, sa série-concept « Elfes », conçue avec son compère Jean-Luc Istin.

"Elfes", éditions Soleil Nicolas Jarry, Gianluca Maconi - La Déviation

Elfes 7 – Le Crystal des Elfes sylvains

Elfes Tome 7 - éditions Soleil - couverture - La Déviation
Elfes Tome 7 - éditions Soleil - planche 1 - La Déviation
Elfes Tome 7 - éditions Soleil - planche 2 - La Déviation
Elfes Tome 7 - éditions Soleil - planche 3 - La Déviation
Elfes Tome 7 - éditions Soleil - planche 4 - La Déviation
Elfes Tome 7 - éditions Soleil - planche 5 - La Déviation
Elfes Tome 7 - éditions Soleil - planche 6 - La Déviation

(cliquez sur les planches pour zoomer)

Elfes, tome 7, Le Crystal des Efles sylvains, Jarry, Maconi, Eban, éditions Soleil, 2014, 14,50 €.

La fille maudite du capitaine pirate

Critique – Il a illustré la Bible, la divine comédie de Dante, les contes de Charles Perrault, il a donné l’ultime coup de pouce à Rabelais, Cervantès ou Shakespeare pour achever leur gloire posthume.

Il a inspiré le cinéaste Cecil B. DeMille pour sa version titanesque des Dix Commandements, mais aussi les scènes surnaturelles de La Belle et la Bête réalisé par Jean Cocteau (1946) et aurait même insufflé à Tim Burton le goût d’une nature anthropomorphe peuplée de fantômes et de visions merveilleuses ou cauchemardesques.

G.Doré a inspiré le cinéaste Cecil B. DeMelille pour sa version titanesque des Dix Commandements - La Déviation

G.Doré a inspiré le cinéaste Cecil B. DeMille pour sa version titanesque des Dix Commandements

Gustave Doré est une légende, et l’éloge itératif de l’exposition qui lui était consacré au Musée d’Orsay a célébré, une nouvelle fois, cet artiste atypique.

En sortant de l’expo ou après avoir surfé sur Google Images vous vous êtes peut-être demandé ce que Gustave Doré aurait bien pu présenter comme histoire s’il était l’un de nos contemporains. Est-ce qu’il délaisserait la gravure pour le cinéma, conversion qu’avait choisi son ami Nadar en abandonnant ses pinceaux ?

Pas besoin de machine à remonter le temps pour le savoir. La réponse est là, sous vos yeux. Il existe un jeune artiste talentueux dont le graphisme et l’univers fantastique donnent à croire que Gustave Doré est encore de ce monde.

À l’image de son âme sœur artistique découverte comme coup de foudre, un jour, dans une boutique (écoutez l’interview !), Jeremy Bastian aurait pu signer la même phrase, désormais célèbre : « J’illustrerai tout ».

Avec un univers graphique, littéraire, et parfois acoustique, totalement immersif, l’artiste américain repousse les limites de la raison pour plonger tous nos sens au fond des océans, dans une quête qui n’a rien à envier à Alice aux pays des merveilles, Peter pan et autres récits de flibustiers.

Jeremy Bastian. La fille maudite du capitaine pirate, éditions La Cerise - La Déviation

Jeremy Bastian. La fille maudite du capitaine pirate, éditions La Cerise

Ouvrir La Fille maudite du capitaine pirate c’est savourer une excentricité assumée, dans la mise en page (des phylactères enluminurés, au format des cases) comme dans le propos. Cet artiste du Michigan, qui partage ses journées entre ses élevages de poules, canards et moutons, ses explorations des boutiques d’antiquaires et sa table à dessin, a curieusement préféré l’univers aquatique, à celui des grands paysages, la liberté de peupler les profondeurs des grands lacs plutôt que la surface des océans.

La délicatesse, la minutie des travaux d’Arthur Rackham, la rigueur du graveur énigmatique Albrecht Dürer inspirent Jeremy Bastian, qui préfère aux dessins des comics, croqués mécaniquement pour répondre à la demande, les graphismes des vieux livres d’histoire.

« Au départ, comme tout môme, je voulais être dessinateur pour Marvel ou DC, mais au fur et à mesure que je me suis imprégné des influences d’autres dessinateurs, j’ai réalisé que je ne pourrais jamais accepter de travailler pour les grosses compagnies, à cause du temps imparti pour dessiner », ajoute-t-il.

De la patience, il en a fallu à l’artiste pour accoucher de son premier ouvrage, d’abord proposé en one shot, dans une maison d’édition américaine, qui a finalement coulé, puis pour reprendre le récit et lui offrir la profondeur qui manquait. Jeremy Bastian travaille actuellement sur le tome 2, à Château Brignon. Passionné par nos arbres français (qui composent la majeure partie de ses photos souvenirs apparemment), ses prochaines pages garderont sans doute quelques effluves de Gironde, de son architecture ou au moins de son patrimoine végétal.

Jeremy Bastian. La fille maudite du capitaine pirate, éditions La Cerise - La Déviation

L’ouvrage a été choisi par les libraires Canal BD et Album pour la période du 1er mars au 30 avril 2014. Sélectionné au Prix des Libraires de bande dessinée cette année, La Fille maudite du capitaine pirate n’a pas été lauréate… mais il est à parier que le travail prometteur de Jeremy Bastian pourrait bien obtenir d’autres reconnaissances dans le milieu de la bande dessinée.

L’interview

Et avant de vous lancer dans la lecture, profitez du doux accent du Michigan de Jeremy Bastian avec cette interview réalisée lors de l’Escale du livre de Bordeaux. Un grand merci à Patrick Marcel, le traducteur de « The Cursed Pirate Girl » qui a accepté de traduire également, les paroles de l’artiste.

La Fille maudite du capitaine pirate - La Déviation

Radio Zig FM, au carrefour de la paix

Interview audio – Associer les mots, radios, conflits communautaires, milices… réveille souvent le souvenir des actions dévastatrices des médias attisant la haine pendant le génocide rwandais.

Mais nombreuses sont les radios qui, par leurs actions, ont renouvelé ce rôle de média de la paix en étant à la fois un soutien lorsHawa Smart est la seule radio syrienne de l'opposition qui réussit à émettre sur la bande FM sur le tout le territoire - La Déviation de crises humanitaires, un moyen de diffusion de message prônant l’unicité et la tolérance, comme la toute jeune radio syrienne Hawa Smart installée au sud de la Turquie ou la radio congolaise financée par la fondation Hirondelle : radio Okapi, a joué un grand rôle dans la tenue des élections présidentielles en 2006 en donnant la parole équitablement aux candidats des deux partis.

J’ai rencontré Ibrahima Gassama à Bordeaux, alors que nous participions à une formation autour de la restauration collective, animée par son fondateur lui-même, le Brésilien Dominique Garter.

Venu du Sénégal, Ibrahima était de loin, le participant qui avait fait le plus de kilomètres pour venir entendre parler de cette méthode de résolution des conflits, qui réunit l’auteur du conflit, la victime, ainsi que toute la communauté concernée. Ibrahima Gassama met déjà en application la communication non violente dans son émission « Carrefour de la paix » sur la radio Zig FM, ‘située à Ziguinchor, capitale de la région Casamance au Sénégal). Alors quand une journaliste radio croise un journaliste radio qui a fait tant de chemin il fallait bien dégainer le micro…

Le parcours d’Ibrahima Gassama

La violence ne règle rien, dans l’émission « Carrefour de la paix » je propose de substituer l’argument de la force, à la force de l’argument.

Situation de la Casamance

Les Jardins du Congo - Nicolas Pitz - La Déviation

Les Jardins du Congo, mémoires d’un colon

Interview audio – Rencontre avec Nicolas Pitz, un auteur bruxellois fort prometteur qui signe avec Les Jardins du Congo son premier one shot.

Dans son livre coloré et subtil il a osé évoquer, dans le même ouvrage, la souffrance des maquisards et la colonisation belge du Congo dans les années 1950, à l’heure où le pays est irrémédiablement en route vers l’indépendance.

L’histoire des Jardins du Congo

Dans les Jardins du Congo, la colonisation est vue aux travers des yeux du colon, Yvon, le grand-père de l’auteur.

Après quatre années interminables passées dans le maquis des Ardennes, Yvon n’a aucune envie de retourner vivre auprès de son père, un homme rude qui l’a mis au travail alors qu’il n’était qu’un enfant. Pour rattraper ses années de jeunesse, perdues au fond d’un bois froid et humide à lutter contre la faim, la folie et la peur, il décide de changer d’horizon et s’embarque pour le Congo belge.

Au nom de la lutte philanthropique contre le trafic d’esclaves, l’État belge a confié le territoire à de gros propriétaires qui, tout en y maintenant enfoncé le drapeau noir rouge jaune, exploitaient les ressources du pays. Le Congo a toujours regorgé des besoins de l’économie mondiale du moment : ivoire, caoutchouc, cuivre…

Tout comme Tintin, Yvon n’aurait pas pu parler flamand au Congo.

Seuls regrets ? Que la BD n’ait pas eu une dizaine de pages supplémentaires pour mieux approfondir le lourd passif entre le père et le fils.

Si l’ambiance sensorielle est bien retranscrite par les couleurs, le graphisme, il lui manque un peu l’aspect sonore… en effet, nous, lecteurs, lisons la BD en français… mais tout comme Tintin, Yvon n’aurait pas pu parler flamand au Congo, car il ne s’est jamais agi, dans les faits, d’une colonie bilingue.

À l’image des rapports de force existant alors en Belgique, seul le français était utilisé par l’élite, dans l’administration et pour l’enseignement. Les décrets pour appliquer le bilinguisme n’ont été pris qu’en 1957… et ne sont jamais entrés en vigueur.

Le français était LA clé pour partir dans les colonies. Yvon n’aurait sans doute pas profité de la prospérité du Congo s’il était né de l’autre côté de la frontière linguistique.

Les Jardins du Congo, Nicolas Pitz, éditions La Boîte à Bulles, 2013, 21 €.

Visitez notre dossier Angoulême 2014

Buenos Aires - San Telmo Mafalda - Crédits Wally Gobetz - La Déviation

Parité à Angoulême : vers le début des quotas ?!

Infographie – En cette période électorale, j’ai eu envie d’aller voir où en était le milieu de la BD avec la parité. J’ai analysé les maisons d’éditions présentes au Festival international de la BD d’Angoulême (#FIBD 2014), en me limitant à celles qui font venir cinq auteurs ou plus sur les 128 présentes (histoire d’épargner vos rétines).

Infographie réalisée à partir des données fournies par le festival (pdf).

Chez Glénat, 9 femmes contre 73 hommes font partie des auteurs présents sur le salon, soit 11 % de femmes au total, le ratio est plus impressionnant sur un grand nombre d’auteurs (Glénat compte le nombre le plus importants d’invités).

La médaille d’or est décernée à une maison qui tient bien son nom… Ego comme X : avec parmi ses auteurs, 3 femmes pour 36 hommes présents (8 %). Elle est suivie de près par Dargaud qui affiche 4 femmes pour 36 hommes présents (10 %).

Rappelons aussi que sur les 42 auteurs ayant reçu le prestigieux Grand Prix de la ville d’Angoulême seules 2 femmes ont été distinguées (5 %) : Claire Brétécher (en 1982) et Florence Cestac (en 2000).

La Déviation fait un peu de discrimination positive

Cette petite balade parmi 1.600 auteurs a été l’occasion de croiser quelques noms d’artistes à la virilité revendiquée (merci El Diablo, Terreur graphique, Ancestral Z, je n’ai pas eu à googliser vos noms pour savoir que vous êtes des messieurs) et de se bidonner devant le sérieux de certains autres… B-gnet, Muzotroimil, Mojojojo et la palme revient sans doute à Sarah Fist’hole.

Illustration - Crédits Sébastien Thibault - La DéviationL’occasion aussi de redécouvrir quelques perles au-dessus du panier de crabes (faut bien que ça serve d’être sous-représentées, mesdames). Des pépites qui seront, bien entendu, présentes au FIBD. Saluons donc la Danoise Anneli Furmark qui a signé « Peindre sur le rivage », en 2010 : un journal intime qui tend vers l’autobiographie, d’une étudiante en arts en proie aux doutes sur sa vocation d’artiste et sur son orientation sexuelle. Un autre de ses bouquins à ne pas manquer : Le Centre de la Terre.

À ne pas louper non plus, la dessinatrice et caricaturiste congolaise Fifi Mukuna. En RDC, elle a publié dessins et caricatures, avec le soutien des rédacteurs, jusqu’en 2000 où elle a remporté la deuxième place au Grand Prix des Médias dans la catégorie caricature. Une reconnaissance qu’il l’a faite connaître, mais sa « couverture » en a pris un coup, puisque beaucoup pensaient que c’était un homme qui se cachait sous son pseudo.

Formose, de Li-Chin Lin, édition Cà-et-là

Formose, de Li-Chin Lin, éditions Cà-et-là.

Émigrée politique, Fifi Mukuna vit aujourd’hui en France et a rejoint, notamment, l’association L’Afrique dessinée, qui œuvre pour la promotion de la bande dessinée africaine. Pour elle, « trop souvent la place d’une femme est jugée comme étant singulière dans un environnement encore essentiellement masculin. La protection et le respect dont je peux bénéficier aujourd’hui ne sont pas le fruit du hasard et quand il s’agit de plancher, je le fais, comme tout dessinateur le ferait. Homme ou femme… même si en tant que femme, je pense avoir apporté un autre regard sur la femme dans le domaine de la caricature ».

Et puis il y en aurait plein d’autres : Li-Chin Lin et son premier roman graphique très prometteur Formose, sur son enfance dans la campagne taïwanaise ; Émilie Plateau, l’auteur du tout petit livre carré « Comme un plateau » qui raconte la vie d’une Française à Bruxelles ; la friponne Aurélia Aurita qui a signé « Fraises et chocolat« , un récit hautement érotique des premières semaines d’une passion amoureuse, cru, franc, tendre et amusant, à dévorer !

Anouk Ricard n’est pas non plus en reste avec son récent « Plan-plan cucul » chez les Requins Marteaux.

À vous maintenant de vous promener dans les allées et de tendre le stylo, l’oreille,ou la main aux artistEUs du neuvième art !

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