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Le Quatre Heures, “que la forme serve le fond”

On connaissait le slow food et le slow travel, voici maintenant la slow info. Treize jeunes journalistes, tout juste diplômés du CFJ Paris, ont lancé Le Quatre Heures, le 29 mai, un site de grand reportage qui offre le temps de digérer l’information sur Internet. Ce qui est pour l’heure un projet étudiant pourrait devenir dans quelques mois une entreprise médiatique, si tant est que des investisseurs se manifestent. 

Le parti pris est radical. Graphiquement, le site se présente sans page d’accueil. Il s’ouvre sur le dernier reportage publié. La navigation se fait sans clic, seulement au scroll de la souris. Une barre latérale peut toutefois être déployée par les lecteurs pour accéder aux reportages précédents. On est très loin de la course aux clics à coups de titres optimisés pour le référencement par Google et de papiers prêts à mâcher.

Le Basque Romain Jeanticou est l’un des fondateurs du Quatre Heures. Âgé de 23 ans, ce passionné de la scène punk et alternative se verrait bien travailler dans une rédaction américaine. Après un stage au Monde, il enchaîne cet été par deux mois à France TV Info. Il travaillera à la rentrée au Parisien, grâce au Prix de l’innovation qu’il vient de remporter, pour son idée de rubrique communautaire et participative autour de la culture locale,  inspirée du site Last.fm.

Slow interview.

D’où vient ce projet du Quatre Heures ?

Le projet est né en janvier 2013. Nos enseignants du CFJ nous ont demandé “à quoi ressemblerait le média de vos rêves ?”. Nous, on s’est rendu compte que ce qu’on aimait dans le journalisme, c’était vraiment le terrain, le grand reportage, le long court, raconter des histoires, faire quelque chose d’assez immersif. Des revues comme XXI n’ont pas d’équivalent sur le web.

Le Quatre Heures - La DéviationDonc on a eu cette volonté de faire du grand reportage sur Internet. On s’est dit qu’aujourd’hui pour que ça marche, il fallait utiliser les outils du web au maximum, c’est-à-dire faire du multimédia à fond, faire de la belle photo, faire de la vidéo, faire du son. Et surtout faire un site qui serve l’histoire, que la forme serve le fond.

On voulait un site sur lequel les gens puissent prendre le temps de lire une histoire et de rentrer dans l’histoire. On a cherché à faire quelque chose de très esthétique, pour que les gens aient envie de resteret de lire l’histoire, que ce soit beau et immersif. C’est pour ça que notre page est techniquement très, très simple. Il n’y a pas de menu, pas de lien, pas de barre de navigation, etc. Il n’y a pas non plus de clic à faire. Les vidéos et les sons se lancent tout seuls. C’étaient un peu les motivations derrière ce projet.

Vous avez travaillé avec un graphiste (Grégory Leduc) et un développeur (Jonathan Fallon). Quelle place ont-ils exactement dans ce projet ?

Pour la version bêta, les treize membres de la rédaction ont fait six reportages, qui sont publiés chaque semaine. Le graphiste est un intervenant de l’école. Il est intervenu après les reportages. Il n’est pas journaliste, donc il avait un point de vue uniquement esthétique. Plus qu’un graphiste on a dit qu’il était directeur artistique, car il s’est aussi occupé de voir si les photos et les vidéos étaient bien, si tout était en harmonie visuellement.

Je le connaissais car je suis aussi l’auteur d’un webdoc qui s’appelle Le Mystère de Grimouville (produit grâce aux dons des internautes, NDLR) et je travaille avec lui.

Et le développeur c’est pareil. Il est arrivé une fois qu’on avait fait les reportages. On lui a donné notre cahier des charges. On lui a dit qu’on voulait de la parallaxe, etc. Et lui est intervenu dans les dernières semaines. Pour nous c’était important d’avoir quelqu’un qui fasse les finitions.

Après les six semaines de bêta, que va devenir Le Quatre Heures ?

Là, c’est une version bêta qui est financée par le CFJ (la directrice de publication est Julie Joly, directrice de l’école parisienne, NDLR). Ça comprend les reportages et le développement. L’objectif avec la bêta c’est de trouver des financements, des bourses, créer une communauté pour pouvoir lancer un vrai média. Que Le Quatre Heures devienne un vrai média, qui fonctionne comme une rédaction et non plus un projet étudiant.

Quel serait votre modèle économique ?

Pour l’instant on cherche des financeurs. On aimerait obtenir des bourses d’entrepreneuriat. Avec cette version bêta, à la fin des six semaines, on enverra des sondages aux lecteurs, pour savoir si ils sont prêts à s’abonner et combien ils seraient prêts à donner.

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Le deuxième reportage du Quatre Heures porte sur les transsexuelles en Turquie, qui subissent une atroce répression policière encouragée par l’État.

Selon si on arrive à trouver des financements, on pourrait faire du crowdfunding, avec une collecte sur Kiss Kiss pour financer non pas le site, mais les reportages. Parce qu’évidemment il y a les reportages à l’étranger, qui sont super chers. Aucun média ne paye des reportages comme ça, chaque semaine, ce serait impossible. Au niveau du coût ce n’est pas du tout rentable.

Dans l’absolu ce qu’on aimerait faire, c’est qu’il n’y ait pas de publicité, pas d’annonceur, qu’on ne soit pas dépendants éditorialement parlant d’entreprises et que le site ne soit pas pollué par des pubs. Ça fonctionnerait donc sur le système d’abonnement. Les gens payeraient soit à l’unité le reportage, ou alors à l’année. On voudrait quelque chose qui ne soit pas très cher. Et on garderait le principe du reportage chaque mercredi, à seize heures.

C’est important de créer un rendez-vous ?

Oui, ça a pas mal marché. On s’est rendu compte que les gens aimaient bien ce concept de rendez-vous. Sans aller jusqu’au goûter, on n’a pas non plus jouer à fond sur le truc culinaire. C’est mieux que d’envoyer des papiers qui tombent dans tous les sens.

On veut prendre le temps de rentrer dans des histoires. Les gens apprécient qu’on casse la frénésie du “tout info”.

Quels retours avez-vous quelques jours après le lancement ?

On a quelques médias qui commencent à nous contacter. Le premier jour on a eu un peu plus de 1.000 visiteurs uniques. On était assez satisfaits car il n’y a pas eu de buzz particulier pour annoncer le lancement. On a envoyé des dossiers de presse aux médias. Les retours sont positifs, on est contents.

Les gens trouvent ça beau, un peu nouveau et intéressant dans le fond. Nous, on a un parti pris, c’est de ne pas faire du “tout info”, avec des alertes actu. On veut casser le rythme de l’actualité et de l’info en continu. On veut prendre le temps de rentrer dans des histoires, dans des thèmes, à fond, sur le terrain. Les gens apprécient qu’on casse la frénésie du “tout info” et qu’on vienne leur raconter des histoires.

Le site s’inscrit dans le mouvement de la slow info. Quelle consommation as-tu personnellement des sites d’information ?

Je ne suis pas très représentatif, je pense, de mes collègues. Je suis assez branché réseaux sociaux, j’y passe du temps. Les infos qui tombent tout le temps je les vois, mais je les lis peu.

Par contre effectivement, depuis qu’on est dans ce projet, on guette un petit peu les innovations dans le reportage sur le web. Donc nous, clairement dans ce projet, on a été influencés par Snow Fall, qui est un projet du New York Times. Qui a non seulement fait le buzz, car ça a ramené beaucoup de visiteurs, qui sont venus pour voir la gueule que ça avait, mais qui en plus était un objet journalistique hyper réussi, hyper abouti, qui a gagné un prix Pulitzer. C’est du journalisme dans sa plus belle forme et c’est ça qui nous a donné envie.

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Le New York Times a mis en ligne Snow Fall le 20 décembre 2012. Le reportage raconte le récit d’un groupe de skieurs surpris par une avalanche. Les infographies, vidéos et photographies côtoient le texte sans prendre le dessus et de façon très esthétique. Pendant six mois, 17 personnes ont travaillé sur ce projet, qui a valu un prix Pulitzer à John Branch.

Non seulement il revient aux sources du journalisme, c’est à dire le terrain, mais en plus avec les outils d’aujourd’hui. C’est ce qu’on voulait faire avec Le Quatre Heures, dans le fond, revenir aux fondamentaux du journalisme, c’est pour nous là où on prend le plus de plaisir. Faire du reportage, ça nous paraît vraiment indispensable, mais en plus utiliser le multimédia et les réseaux sociaux.

Au fur et à mesure qu’on a commencé le projet, on a vu que tout le monde tâtonnait un peu et essayait de faire ça. L’Équipe a lancé L’Équipe explore. Ça ne nous a pas influencé, car on était déjà partis, mais ça nous a conforté dans l’idée que les gens voulaient de longs reportages. Il y en a eu plus à l’étranger qu’en France.

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L’Équipe Explore, nouvelle rubrique du quotidien sportif L’Équipe, a mis en ligne le portrait de l’alpiniste Carlos Soria, le 26 avril 2013. D’autres volets sont prévus.

Là où on veut être innovants, c’est qu’on veut lancer un média que ne fasse que ça. Que du slow info et que du reportage, une fois par semaine.

Pourquoi, selon toi, les médias français sont si lents à innover ?

Je pense que depuis le début du numérique et la chute des journaux papier, les médias sont un peu en panique sur Internet. À la fois ils ne savent pas où aller et à la fois ils partent dans tous les sens. Comme ils voient les lecteurs partir, ils tentent un peu tout, et dès qu’il y a un truc qui marche, ils s’y ruent à fond sans recul.

Au niveau du slow info, je crois que maintenant tous les médias travaillent là-dessus. Le Monde.fr a récemment sorti un papier sur le gaz de chiste aux États-Unis qui ressemble à Snow Fall avec du multimédia et du long reportage.  Je sais que Libé travaille là-dessus aussi et Rue89 aussi, il me semble, mais ils n’ont rien sorti pour l’instant.

Le plus grand défi, c’est d’arriver à faire lire les gens du long sur leur écran d’ordinateur.

Clairement c’est dans les tuyaux et il y a une demande des internautes de lire des histoires sur leur ordinateur avec du multimédia. Le plus grand défi, c’est d’arriver à faire lire les gens du long sur leur écran d’ordinateur. C’est quelque chose que quasiment personne n’arrive à faire.

Notre version bêta ne marche que sur ordi, elle n’est adaptée ni pour les tablettes, ni pour les mobiles. On n’en a ni les moyens, ni le temps. Mais dans l’absolu, on voudrait que Le Quatre Heures soit adapté multisupports, car aujourd’hui les gens vont lire sur leurs tablettes. J’imagine que les gens ne vont pas le lire à l’arrache en marchant ou en réunion, mais si ils veulent le lire sur leur canapé, sur leur tablette, c’est vraiment ce qu’on vise.

Je pense que pour les mobiles, c’est un peu plus compliqué, car c’est petit et c’est long à scroller. Moi bizarrement j’aime bien lire sur mon mobile plutôt que sur mon ordi, mais je pense que les tablettes se prêtent encore mieux à ce profil.

Les deux premiers reportages en Grèce et en Turquie sont à découvrir sur Le Quatre Heures. Pour découvrir les prochains, rendez-vous chaque mercredi, à 16 heures.

Vous pouvez découvrir l’équipe du Quater Heures en action dans cette vidéo :

Sylvain Ernault | 47 article(s) publié(s)

Journaliste diplômé de l'IUT de Lannion. Amateur de thé vert à la menthe, d'escargots farcis et de fromages des Pyrénées. Sur La Déviation, j'écris sur la politique, les festivals bretons, les médias, le football, le cinéma et les bouquins, surtout si ils parlent eux-mêmes de politique, festivals bretons, médias, football ou de cinéma.


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3 commentaires pour l'article “Le Quatre Heures, “que la forme serve le fond”

  • Plus généralement,cette idée d’épurer les sites pour laisser la place aux textes est visible sur la dernière maquette du Monde.fr de de l’Opinion par exemple.

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